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Critiques / Théâtre

Blasted et 4.48 Psychosis de Sarah Kane

par Dominique Darzacq

Déchirures intimes et folies du monde

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Parce que pour lui, les auteurs contemporains sont les meilleurs outils pour nous parler du monde comme il va et ne va pas, en 1997, Christian Benedetti transformait un entrepôt d’Alfortville en véritable atelier de la parole contemporaine. Pour enfoncer le clou de ses intentions, il inaugurait son Théâtre-Studio avec Sauvés d’Edward Bond qui en fut le premier auteur associé. Puis ce furent Biljana Srblianovic, Gianina Carbunariu, Mark Ravenhill, autant d’auteurs qui affrontent de plain-pied la réalité, tout comme Sarah Kane qu’il fut un des premiers à faire connaître en France. Il y revient aujourd’hui avec Blasted (Anéantis) et 4.48 Psychosis, deux pièces qu’il avait mises en scène dans les années 2000. « Monter Sarah Kane dans dix ans sera probablement correct. Aujourd’hui, c’est difficile car beaucoup de ce qu’elle écrit est irrecevable » remarquait alors Christian Benedetti. Dix-sept ans après, jouée dans le monde entier, elle a rejoint aux côtés de Pinter et de Bond, le peloton de tête de la dramaturgie britannique. Cependant, pour essentielle que nous paraisse son œuvre aujourd’hui, elle n’en reste pas moins irrecevable. Peut-on en effet accepter l’enfer. Peut-on accepter le viol, la torture, le cannibalisme. C’est de ça et de bien autre chose encore dont il est question dans Blasted , la seule pièce contemporaine, que de son propre aveu Edward Bond aurait voulu écrire.

Dans une chambre d’hôtel au luxe impersonnel, telle qu’on en voit à proximité des aéroports, sur fond de guerre dont on ne sait pas trop la nature, entrent un homme et une femme qui sans doute se sont aimés. Lui Ian, (Christian Benedetti) journaliste baroudeur, alcoolique, machiste, raciste, quadragénaire que ravage une maladie pulmonaire n’est pas là, on le comprend vite, pour enfiler des perles. Elle, Cate (Marion Trémontels) très jeune, comme encore aux rives de l’enfance, ne veut pas.
Entre déflagrations de bombes, rasades de gin, de fellation en masturbation en passant par le viol, le cauchemar est poussé au paroxysme avec l’irruption d’un soldat (Yuriy Zavalnyouk). Ian le violeur est à son tour violé, sodomisé et pour finir énucléé. Dans ce huis clos qu’est la chambre où tout est rapport de force et violence dévastatrice, s’emmêlent aussi bien les cruautés shakespeariennes que celles plus insoutenables encore de Pièces de guerre de Bond. Autant d’horreurs que Christian Benedetti met en scène à cru, sans effet de manches et sans fioritures. Prenant l’écriture au mot, il hisse la pièce au-delà de la banale provocation et derrière ces trois humains perdus et éperdus avançant en toute conscience sur l’exacte frontière où vie et mort se confondent, ce sont les échos de nos actuels désastres et tragédies qu’il nous fait entendre ;

« Rien ne peut éteindre ma colère. Et rien ne peut restaurer ma foi, ce n’est pas là un monde où je souhaite vivre » clame Sarah Kane dans « 4.48 Psychosis », la dernière œuvre de l’auteur qui peu après l’avoir écrite mettait, à 28 ans, fin à ses jours. Plus qu’une simple note de suicide où s’entrecroisent poésie, cri de rage, et compte rendu clinique, c’est un déchirant appel à l’amour, au partage, à la vie. « Je n’ai aucun désir de mort, aucun suicidé n’en a jamais eu ». En débardeur et blue-jeans, plantée sur ses pieds comme un arbre s’accroche à ses racines, Hélène Viviès, entre emportement colérique et douceur, froide ironie et juvénile naïveté, irradie littéralement cette sombre et éprouvante partition aux rives des l’enfers qui nous dit « ce qui arrive à l’esprit d’une personne quand disparaissent complètement les barrières distinguant la réalité des diverses formes de l’imagination ».

En mettant à l’affiche en alternance « Blasted » et « 4.48 Psychosis », Christian Benedetti ne tend pas seulement le fil qui relie la première et la dernière œuvre d’un auteur météorite, il met en regard les fractures intimes et la folie du monde. « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil » écrivait René Char, c’est exactement cela, qu’à travers Sarah Kane, nous dit Christian Benedetti et son excellente troupe de comédiens.

Blasted de Sarah Kane. Traduction Lucien Marchal mise en scène et scénographie Christian Benedetti, avec Christian Benedetti, Marion Trémontels, Yuriy Zalvanyouk. (1h30) lundi, mercredi, vendredi

4.48 Psychosis de Sarah Kane. traduction Séverine Magois mise en scène Christian Benedetti avec Hélène Viviès (1h10) Mardi, jeudi
Programmés en alternance, les deux spectacles peuvent se voir dans la continuité le samedi.
Théâtre-Studio d’Alfortville jusqu’au 25 février tel 01 43 76 86 56

Photos : Blasted et 4.48 Psychosis ©Simon Annand

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