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Critiques / Opéra & Classique

Berlioz et les industriels

par Christian Wasselin

Le Festival de La Côte-Saint-André voit grand et continue de célébrer un Berlioz habité par le sentiment de l’utopie et de l’ailleurs.

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Depuis qu’il a repris les rênes du Festival de La Côte-Saint-André en 2009, Bruno Messina a métamorphosé une manifestation qui s’était assoupie sous le mandat de son prédécesseur. On peut contester certains choix du directeur, estimer en particulier que la programmation musicale est parfois bien loin de son sujet, mais en partant du principe que Berlioz a fait son éducation musicale et littéraire en écoutant les paysages du Dauphiné, le bruit des métiers hors d’âge, la rumeur des légendes (celle de Mandrin, par exemple, qui écuma la région au XVIIIe siècle), le choc des épopées proches et lointaines (de Virgile à Napoléon), Bruno Messina, ethnomusicologue de formation, réussit le tour de force d’ancrer le festival dans ce qu’on peut appeler le substrat ou, plus simplement, le terreau fertile du pays qui vit grandir le jeune Hector.

D’année en année, quelques événements destinés à frapper les esprits, mais conçus sans démagogie, aident à cet enracinement. En 2013, la fonte de deux cloches au pied des ruines du château de Bressieux, avait permis de renouer avec un rituel du feu qui mariait la musique à l’artisanat. Cette fois, c’est dans l’usine Giraudon de Saint-Siméon-de-Bressieux, qu’eut lieu l’initiative la plus spectaculaire du festival : la reconstitution, à une œuvre près (le Chant des travailleurs français d’Amédée Méreaux, dont la partition est apparemment introuvable, avis aux dénicheurs), du concert donné le 1er août 1844 à l’occasion de l’Exposition des produits de l’industrie. Concert fait de pages aussi diverses que l’Ouverture du Freischütz de Weber ou la « Bénédiction des poignards » des Huguenots de Meyerbeer, que Berlioz avait organisé avec la participation de mille vingt-deux exécutants, mais qui fut donné ici en deux parties distinctes : une première, consacrée à toutes les musiques sauf celles de Berlioz, interprétées par le Chœur Emelthée, l’Orchestre des pays de Savoie et l’Orchestre symphonique de Mulhouse, sous la direction fervente et maîtrisée de Nicolas Chalvin, avec la participation d’Elizabeth Croze (soprano), Amaya Dominguez (mezzo) et Sacha Michon (baryton) ; une seconde, exclusivement consacrée à Berlioz (Marche au supplice de la Symphonie fantastique, Apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale privée de l’Oraison qui avait pourtant été jouée en 1844, Hymne à la France qu’on n’entend jamais nulle part), chantée et jouée par les interprètes précédents augmentés de plusieurs centaines d’amateurs de toute la région préparés spécialement pour l’occasion (une mention spéciale à Marie-Laure Teissèdre pour le travail effectué avec ce vaste ensemble de choristes). Le tout conclu par le premier couplet de La Marseillaise, qui fut bissé.

Il est toujours curieux, par parenthèse, d’observer la réaction du public quand retentit l’hymne national : certains spectateurs qui auparavant regardaient ailleurs ou n’écoutaient pas, se lèvent tout à coup comme un seul homme ; d’autres, qui ne jurent que par la musique et considèrent La Marseillaise comme un chef d’œuvre (a fortiori dans l’harmonisation de Berlioz), se concentrent sur l’essentiel mais ne se lèvent pas pour autant, et suscitent la réprobation des précédents. Comment faire comprendre que la meilleure manière de rendre hommage à un hymne est de l’écouter religieusement ?

L’aventure est à l’usine

On pourrait parler longtemps de l’acoustique de la verrière de l’usine Giraudon (une usine-pensionnat, précisément, car les ouvrières étaient logées sur place), mais l’intérêt de ce concert n’était pas uniquement musical : deux mille personnes étaient attendues, cinq mille ont répondu à l’appel, soit deux ou trois cents assises, dans les premiers rangs, bénéficiant d’une écoute acoustique, et toutes les autres, derrière, devant hélas se satisfaire d’écrans et d’une écoute amplifiée. Il y a toujours quelque chose d’imparfait et de frustrant dans ce genre de manifestation, mais l’idée d’un pareil concert ne manquait pas de panache, quand bien même les organisateurs furent étonnés par leur succès même après avoir dû affronter mille difficultés qui ne sont pas sans rappeler celles rencontrées par Berlioz telles qu’il les raconte au chapitre LIII de ses Mémoires.

L’édition 2014 du festival Berlioz était placée sous le signe des révolutions industrielles mais aussi de l’Amérique, c’est-à-dire, en réalité, du XIXe siècle tout entier, avec ses explorateurs, ses prolétaires, ses phalanstères, ses moyens de locomotion lancés à la conquête du monde. D’où cette idée de faire s’envoler pour de nouvelles aventures le valeureux Nicolas Chalvin dans une montgolfière à l’issue du concert : le ciel était radieux, un descendant des frères Montgolfier était aux commandes, le voyage là-haut devait ressembler à une envolée vers l’ailleurs sur une passerelle volante. Un bal cajun et un feu d’artifice terminaient la soirée : n’oublions pas que Louis Berlioz, le fils d’Hector, fut marin sur un vaisseau baptisé La Louisiane ! D’où cette autre idée qu’avait eue cette fois le musée Berlioz (délicieusement situé dans la maison natale du compositeur) de consacrer une exposition à l’épopée de la reproduction sonore, des premiers cylindres à la dématérialisation des supports que connaît aujourd’hui la diffusion de la musique enregistrée.

Le foisonnement est à La Côte

Si l’on revient au programme musical stricto sensu, outre quelques moments hors du commun telle une Damnation de Faust emmenée par François-Xavier Roth, on citera une intégrale des sonates pour piano et violon de Beethoven par François-Frédéric Guy et Tedi Papavrami, qui faisait suite à l’intégrale des sonates pour piano seul jouée l’an dernier par le même pianiste. Nous avons pu assister au dernier de ces concerts, qui proposait les Sonates n° 8, n° 9 « à Kreutzer » et n° 10, splendidement exécutées dans l’église de La Côte-Saint-André. Et, dans le même lieu, un autre concert violon-piano qui reprenait le programme donné le 18 juin dernier aux Bouffes du Nord avec Nicolas Dautricourt et, cette fois, Jean-Frédéric Neuburger. Un concert qui aurait ravi Sir Thomas Beecham, puisqu’il fut interprété avec un maximum de virilité marié à un maximum de délicatesse, double vertu nécessaire, selon le chef anglais, à l’interprétation de Berlioz, quand bien même le programme réunissait des œuvres n’ayant qu’un rapport lointain avec lui (Ysaÿe, Canteloube, Chausson et Franck).

L’édition 2015 du Festival Berlioz, bicentenaire de Waterloo oblige, aura Napoléon pour figure tutélaire. Il est question d’une Messe solennelle dirigée par François-Xavier Roth avec le Jeune orchestre européen Hector Berlioz, et du retour possible de John Eliot Gardiner qui cette année ne dirigeait que des extraits de Roméo et Juliette. On attend de cette manifestation étonnante, qui de toute évidence a trouvé son public et convainc aussi bien les élus que les mécènes, qu’elle serve Berlioz avec une imagination et une rigueur toujours renouvelées.

photo : un détail de l’usine Giraudon vu par Delphine Warin

Festival Berlioz, La Côte-Saint-André (Isère), du 21 au 31 août 2014 (33 4 74 20 20 79, www.festivalberlioz.com). L’exposition est visible au Musée Berlioz jusqu’au 26 avril 2015.

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