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Critiques / Théâtre

Barrage contre le Pacifique/ Eden cinéma de Marguerite Duras

par Jean Chollet

Amour maternel dévastateur

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Ce roman, publié en 1950, fut inspiré à Marguerite Duras par son adolescence dans l’Indochine française colonisée. La Mère, veuve et institutrice à la retraite, a fait l’acquisition d’une concession destinée à la production agricole, qui s’avère incultivable en raison des crues annuelles produites par les marées. Dans un bungalow de cette plaine marécageuse, elle vit dans des conditions matérielles précaires, avec sa fille Suzanne et son fils Joseph, qui lui prodiguent un amour sans faille, mais rêvent d’un ailleurs plus heureux. Ils font la connaissance d’un jeune et riche planteur, Mr Jo, qui tombe sous le charme de Suzanne, encouragé par la Mère qui voit dans la perspective d’un mariage un moyen de changer de condition pour elle et ses enfants. Pour cela, elle n’hésite pas à vendre sa fille à un inconnu, offrant tour à tour un visage ambivalent de “ martyre de l’amour ” ou de “monstre dévastateur”, qui la conduira aux lisières de la démence avant la mort. Pour ses enfants, un apprentissage douloureux de la vie, qui croise l’injustice, la révolte, la découverte de la réalité du monde, de l‘amour, pour Joseph, et de la solitude, pour Suzanne. De ce roman, qu’elle considérait comme un temps fort de son œuvre littéraire, Duras fait une adaptation pour le théâtre en 1977 sous le nom de Eden cinéma .Elle sera présentée pour la première fois au Théâtre d’Orsay –Renaud-Barrault la même année, dans une mise en scène de Claude Régy, avec Madeleine Renaud (la Mère), Bulle Ogier (Suzanne). Jean-Baptiste Malarte (Joseph) et Michaël Lonsdale (Mr Jo).

Depuis, de nombreuses mises en scène ont repris ce texte, dont la réalisation s’avère complexe tant les choix sont multiples pour faire entendre la parole durassienne avec plus ou moins de résonances. Trentenaire, Juliette de Charnacé, dont on a pu voir en 2010 un Hynme à l’amour 2 d’après Paul Scaron très réussi, a choisi de placer sa création sous un signe “lyrique et métaphysique ” qui l’a intéressé en priorité. Dans le décor abstrait de Goury composé de trois futs d’arbres suspendus, adossés à un cyclorama variant les ambiances sous les lumières de Rémi Nicolas, la musique de Ghédlia Tazartès est omniprésente. Si sa qualité n’est pas en cause, et sa référence cohérente à celle de la Mère, pianiste à l’Eden, son utilisation abusive estompe la perception de la parole de Duras. Difficile dans ces conditions de ressentir pleinement ce chant désespéré d’un paradis perdu, dans le choix d’une théâtralité qui privilégie une forme au détriment d’un texte qui constitue à lui seul une action dramatique. Ce n’est pas dans cette direction que s’engagent les interprétations des différents rôles, surtout marquées par des afféteries gestuelles et chorégraphiques. Connue pour ses prestations remarquées au cinéma, Lola Créton (Suzanne) aurait pu apporter, par son physique et sa fraîcheur innocente, une présence révélatrice. Sous cette conduite scénique, elle y échappe tout comme Florence Thomassin (La Mère) dont la parole réduite doit se compenser par une omniprésence muette signifiante. Seuls, Julien Honoré (Joseph) et Wu Zheng (Mr Jo) ont quelques accents adaptés. Dommage pour une création pas vraiment au service d’un auteur, dont l’œuvre perd une part de son essence

Un Barrage contre le Pacifique, L’Eden cinéma de Marguerite Duras, mise en scène Juliette de Charnacé, musique Ghédalia Tazartès, scénographie et costumes Goury, lumières Rémi Nicolas avec Lola Créton, Julien Honoré, Florence Thomassin, Munkhtur, Wu Zheng. Durée : 1 heure 40.

Théâtre de l’Athénée – Louis Jouvet jusqu’au 22mars. Projet de tournée en cours.
Photo ©Anne Gayan

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