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Critiques / Théâtre

Bachelard Quartet d’après Gaston Bachelard

par Véronique Hotte

Une invitation au rêve

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« L’imagination n’est pas, comme le suggère l’étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. Elle est une faculté de surhumanité. (…) L’imagination invente plus que des choses et des drames, elle invente de la vie nouvelle, elle invente de l’esprit nouveau ; elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de vision. Elle verra si elle a des « visions ». (…) Cette adhésion à l’invisible, voilà la poésie première, voilà la poésie qui nous permet de prendre goût à notre destin intime… La vraie poésie est une fonction d’éveil.  » (Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves).

Pierre Meunier a travaillé avec Marguerite Bordat autour de la matière, à l’aide de cette notion vive de rêverie active, intime, qui laisserait de la place à chacun - l’idée de faire entendre littéralement la pensée de Gaston Bachelard, à travers les cinq ouvrages autour des éléments - L’Eau et les Rêves, La Terre et les Rêveries de la volonté, L’Air et les Songes, la Psychanalyse du feu. (J.Corti).

Des enregistrements magnifiques existent aussi dont un beau passage sur l’eau dormante. La scène accomplit un tissage sonore, avec Géraldine Foucault à la sono et à la scénographie : on écoute de la musique en live sur la scène, avec la sage Noémi Boutin au violoncelle et l’extravertie Jeanne Bleuse au piano, dans un répertoire des XXe et XXIe siècles - belle féerie avec les créateurs Webern, Britten, Chostakovitch, M. Monk, Fanny Mendelssohn, De Falla, Bartok…

L’imagination est un signe de liberté et d’autonomie, un lien vivant entretenu avec le monde, un geste d’éveil en toute conscience : elle ne concerne pas les images chaotiques, déversées sur nos écrans, si stéréotypées, si clinquantes, si fabriquées, si convenues et si cheap, en même temps.

La musique - les cordes de Noémi Boutin et les percussions du piano de Jeanne Bleuse - fait corps avec la pensée et les images à la fois somptueuses et élémentaires de Gaston Bachelard.

Les flammes du feu - scintillement et grésillement de chaleur - sont évoquées par l’intermédiaire du briquet dont le fumeur se sert, dans le prolongement même de la main, précieuse pour le poète. On en arrive à la figure du forgeron qui tape sur l’enclume et sur la roche pour travailler le fer.
Les images de fusion n’en finissent pas d’éclairer la forge de Vulcain - notre imagination même.

Une caisse de résonance - grande boîte à effets sonores - amplifie ou modifie les sons à distance et fait trembler les petits verres cristallins à alcool déposés sur la caisse, qui se brisent en chutant.

Dans cet espace insolite - création musicale et bruitiste -, les éléments semblent se confondre les uns les autres, et Pierre Maillet, pour mieux apprécier ce bonheur, s’allonge sur le dos, à même le sol, tout près des spectateurs installés dans la salle dans un joli rapport trifontal au plateau.

Pendant ce temps, les musiciennes s’en donnent à coeur joie, l’une montant sur le piano avec son violoncelle pour jouer, et l’autre, n’en finissant pas de triturer les cordes intérieures de son instrument majestueux, semblant parfois basculer dans les intérieurs énigmatiques de son piano.

Ces doux furieux entraînent le public sur le chemin de l’éveil à soi et à l’onirisme, à la fois quête scénique et quête existentielle, selon les repères des cinq éléments qui nous font « être et vivre ».

L’eau, le feu et la terre durciraient les objets, alors que l’air minimiserait la réalité : « Aussi , dans le domaine de l’air bleu plus qu’ailleurs, on sent que le monde est perméable à la rêverie la plus indéterminée. C’est alors que la rêverie a vraiment de la profondeur. Le ciel bleu se creuse sous le rêve. Le rêve échappe à l’image plane. Bientôt, d’une manière paradoxale, le rêve aérien n’a plus que la dimension profonde… » (L’Air et les Songes).
Le public plonge avec bonheur dans ce vertige ouï et visuel, poétique et songeur.

Le spectacle est à la mesure bachelardienne qui explore l’heureux hasard d’être au monde et à la vie : d’abord, il n’y aurait rien, si ce n’est les instruments et les interprètes, puis peu à peu ce rien deviendrait profond jusqu’à atteindre enfin une profondeur bleue existentielle, goûtée par le public.

Un spectacle musical, ludique et joyeux qui offre au spectateur la possibilité de méditer et de rêver.

Bachelard Quartett, rêverie sur les éléments à partir de l’oeuvre textuelle de Gaston Bachelard, conception Marguerite Bordat et Pierre Meunier, direction musicale Jeanne Bleuse, Noémi Boutin, sono/scénographie Géraldine Foucault, création lumières Hervé Frichet. Avec Jeanne Bleuse, Noémi Boutin, Pierre Meunier. Du 10 au 11 mars 2022, Les Quinconces - scène nationale du Mans (Sarthe), Du 28 au 30 avril 2022 Le Théâtre d’Orléans - Scène Nationale (Loiret). Du 17 au 20 mai 2022, Théâtre de Lorient - CDN (Morbihan). Du 31 mai au 3 juin 2022, Comédie de Saint-Étienne (Loire).
Crédit photo : JP Estournet

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