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Critiques / Opéra & Classique

BRUNDIBÁR de Hans Krása

par Caroline Alexander

Mémoire du camp de Terezin en musique, émotion et témoignage .

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C’était il y a soixante-dix ans. La deuxième guerre mondiale s’achevait en paradoxe entre le bonheur de la paix retrouvée et l’horreur de la découverte des camps de concentration et d’extermination élaborés par la barbarie nazie.
Parmi ces camps répartis dans tous les territoires occupés, l’un d’eux servait de vitrine en trompe-l’œil et en mensonges : A Terezin-Theresienstadt, à 60kms de Prague, un camp recroquevillé dans une ancienne forteresse militaire comptait parmi ses 134.000 prisonniers un certain nombre d’artistes « recrutés » pour la façade. Poètes, musiciens, peintres juifs ou simplement résistants. Robert Desnos y trouva la mort. Les compositeurs y étaient nombreux : les plus connus Pavel Haas, Viktor Ullman, Hans Krása y travaillèrent, y firent don de leur talent avant d’être expédiés pour gazage immédiat à Auschwitz.

A Caen, ville martyre qui a édifié un Mémorial de la Paix saisissant de rigueur historique et d’émotion, le travail de mémoire de cet anniversaire s’est notamment axé sur la création d’un opéra très singulier créé dans ce camp de Terezin par une centaine d’enfants : Brundibár de Hans Krása (1899-1944), un conte musical qu’il avait composé en 1938 sur un texte d’Adolf Hoffmeister mais dont la censure de l’époque empêcha la création. Prisonnier à Terezin, Krása en reconstitua de mémoire la partition à partir de quelques éléments pour piano . Elève et disciple de Zemlinsky puis d’Albert Roussel, sa musique baigne dans les effluves héritées de ses maîtres.

Le 23 septembre 1943 Brundibár fut créé par une centaine d’enfants du camp (qui en comptait plus de 15.000 !) préalablement auditionnés. Un an plus tard elle servit de propagande aux représentants de la Croix Rouge venus tester la « convivialité » du lieu. Sa surpopulation famélique fut aussitôt aérée par le transfert à Auschwitz de plusieurs milliers d’internés. La Croix-Rouge fut dupée. Elle le reconnaît, même si, parmi les détenus restés sur place, ils décelèrent quelques malades qu’ils emmenèrent en Suisse, leur sauvant inconsciemment la vie…

Brundibár : c’est le nom d’un vilain, d’un méchant, d’un despote qui veut éliminer tout ce qui lui fait ombrage. L’allusion est claire. Il joue de l’orgue de barbarie et ne supporte pas que d’autres que lui puissent faire de la musique tels ces deux enfants, Aninka et Pepiček, frère et sœur dont la maman malade a besoin de lait. Ils chantent sur les places publiques pour récolter un peu d’argent. Brundibár les en empêche, manu militari. Mais les gosses ont du répondant et, avec leurs amis, avec un chat, un chien, un moineau, ils chassent l’ignoble imposteur. Leur épopée évoque en filigrane des contes d’ogres et de fées comme Hänsel et Gretl ou Les musiciens de Brême.

Un large projet pédagogique précéda la création caennaise avec la participation de diverses écoles de Basse Normandie pour plus de 1000 écoliers, collégiens, lycéens qui suivirent le parcours mémorial de l’événement (parfois parallèle à celui leurs grands-parents) dans une sorte de feuilleton historique retransmis au quotidien par FR3.

Benoît Bénichou qui sait comment diriger des enfants sur une scène – il l’a prouvé à Montpellier avec l’Etoile de Chabrier pour Opéra Junior – voir WT 4079), familier du Théâtre de Caen où plusieurs de ses productions furent appréciées, signe ici une mise en scène sur le vif, d’une étonnante perspicacité.
En accord et dialogue avec le maestro Olivier Opdebeeck, chef de l’Orchestre Régional de Basse Normandie il a procédé à quelques accommodements musicaux élargissant le champ anecdotique de la fable de Krasá. En prélude, tandis que des petites filles s’apprêtent à faire la fête dans un salon où elles trouvent au sol une étrange étoile jaune, des cordes plaintives font entendre un extrait du quatuor n°2 de Pavel Haas, frère de musique et de destin de Hans Krasá. D’autres éléments s’inscriront dans le déroulement comme si ils y avaient été prédestinés, des chansons d’Ilse Weber, compositrice et écrivain, déportée à Terezin avant de finir à Auschwitz, un texte de Bertolt Brecht, un extrait d’une autre musique de Krasá (ouverture for small orchestra). L’orchestre en fait danser les couleurs.

L’ensemble est chanté et parlé en français. La traduction du livret a été confiée à Chantal Galiana, Benoît Bénichou a traduit et adapté les poèmes et chansons.
Même sans sur-titrage les paroles sont le plus souvent compréhensibles. Les enfants de la Maîtrise de Caen y mettent tant de cœur et de conviction que l’on est de toute façon emporté par l’histoire qu’ils nous font vivre.

Ils déambulent et se poursuivent dans un espace abstrait sur lequel viennent s’inscrire des projections de photos – celle notamment de la distribution d’origine) et de bouts de films. Des lits manipulés tracent l’étendue d’un dortoir, se transforment en murailles, une colonne courbée de ballons rouges abrite une partie des musiciens de l’orchestre puis se désagrège au gré des besoins, ballons emportés par le vent de l’Histoire s’éclatant un à un sur l’énumération des noms des enfants assassinés. Brundibár (le jeune baryton Simon Dubois) n’est plus joueur d’orgue de barbarie (sa partition est jouée sur un accordéon), il vitupère sanglé dans un uniforme gris nazi et quelques gosses, vêtus comme lui, marchent en cadence à ses côtés… Tous les autres font bloc autour de d’Aninka (étonnant Octave Plessis petit gars électrique jouant la fillette), Pepiček (Victor Valognes) tandis que le moineau (Mateo Kasrashuili), le chien (Pierre Louis Brasley) et le chat (Quentin Dumont) entraînent tout le monde vers la lumière de la liberté. Symboliquement : du Berlin des années 30 à la conférence de Yalta…

Clou de la soirée : le chat est dans la salle

Clou de la soirée : le chat de Terezin est dans la salle. Ela Stein avait 11 ans quand elle fut déportée avec sa mère et sa sœur. Elle avait une jolie voix révélée par le chœur d’enfants de la synagogue de Prague. Elle auditionna devant les « notables » nazis, fut retenue et devint ce chat qu’elle chanta 55 fois. Elle lui doit la vie. Aujourd’hui, à 85 étés, elle témoigne de pays en pays, de ville en ville, partout où Brundibár l’appelle.

Benoît Bénichou a axé le final de sa mise en scène sur cette rare rencontre. Il est parti à New York où vit aujourd’hui Ela Stein-Weissberger. Il a filmé avec une interview qui vient en conclusion du spectacle, sans pour autant l’achever. La petite fille à l’étoile jaune vient chercher Ela dans la salle et l’emmène sur scène au milieu d’un parterre d’enfant accroupis à ses pieds. Micro en main, le timbre à la fois ferme et ému, présence magnétique, elle raconte – en anglais parfumé d’accent de l’Est – « Quand nous jouions Brundibár nous avions le droit d’ôter cette étoile obligatoire de nos habits et c’était comme la clé d’une liberté enfin retrouvée pour quelques heures. Elle est devenue « my lucky star », mon étoile de bonheur ». Ela parle, elle dit ses souvenirs, ses douleurs, ce numéro qu’on leur attribuait à l’arrivée au camp et qui désormais allait remplacer leur nom (on ne tatouait pas les noms sur les bras comme à Auschwitz ou Buchenwald), elle déplore sans pathos les millions d’enfants exterminés simplement parce que juifs mais qui auraient pu, vivants, enrichir le monde par leur talents. « I am a survivor, dit-elle, j’ai survécu, je témoigne pour que l’on sache, pour que l’on n’oublie jamais… ».

Dans la salle, les gorges sont nouées, le silence forme un dôme par-dessus les têtes. Les yeux brillent de larmes pudiques. Les applaudissements se font attendre avant d’exploser.

Brundibár, opéra pour voix d’enfants de Hans Krása, livret de Adolf Hoffmeister adapté en français par Chantal Galiana. Orchestre Régional de Basse Normandie, direction Olivier Opdebeeck, solistes et chœur de la Maîtrise de Caen. Mise en scène Benoît Bénichou, scénographie Amélie Kiritze Topor, lumières Thomas Costberg, costumes Bruno Fatalot .

Théâtre de Caen, les 19, 20 & 21 mai.
Théâtre Municipal de Coutances : le 9 juin à 20h.

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