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Critiques / Opéra & Classique

BENJAMIN DERNIERE NUIT de Michel Tabachnik et Régis Debray

par Caroline Alexander

Détournement musical d’un ultime voyage

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Emotion à l’Opéra de Lyon. La représentation du 22 mars de Benjamin dernière nuit de Michel Tabachnik et Régis Debray, fut précédée d’une minute de silence en mémoire des victimes des attentats terroristes qui, le matin même, ont endeuillé Bruxelles. Une création mondiale en lien involontaire avec l’actualité. L’œuvre est née d’une commande de l’Opéra pour son festival printanier, intitulé cette année « Pour l’Humanité »- « Contre la barbarie » - Haine, racisme, antisémitisme et violence qui ont poussé le philosophe Walter Benjamin au suicide, se retrouvaient dans l’air du temps.

Walter Benjamin né en 1892, fut le plus incompris des penseurs, philosophes, poètes, traducteurs de son temps. Un utopiste incapable comme Stefan Zweig d’accepter le monde dans la dérive destructrice que lui imposait le national-socialisme d’Adolf Hitler. L’essentiel de son œuvre rayonna après sa mort. Une nuit de septembre 1940, dans un hôtel de Port-Bou alors qu’il venait de franchir la frontière espagnole, il décida de mettre fin à son voyage sur cette terre malmenée. Sa dernière nuit. Qui alimenta l’esprit de Régis Debray. Il imagina ce que pouvait avoir été le fil rouge de la vie de Benjamin aux portes de la mort.

Les principales rencontres de son existence : Paul Klee qui lui fit cadeau d’un dessin, Arthur Koestler, le cabaliste Gershom Scholem, Bertolt Brecht en fraternel joueur d’échecs, André Gide à l’égoïsme glacial, Hannah Arendt, et les femmes aimées qui traversèrent des lambeaux de son existence.

Dialogues pointus et bouts rimés

Debray les fait vivre en dialogues pointus, en bouts rimés comme dans les chansons. Il avait imaginé en faire un cabaret, sans doute en coup de chapeau à Kurt Weill, son Opéra de Quat’sous, ses Scènes de rue ou autres Péchés Capitaux… Son ami Michel Tabachnik, chef d’orchestre et compositeur dans la lignée de Pierre Boulez dont il fut l’assistant, lui offrit d’en faire un opéra. Debray n’en demandait pas tant. Son texte non plus, brusquement noyé, dans les stridences atonales et les multiples citations d’une musique savante, touffue, où Charles Trenet et Chopin côtoient les marches militaires du Troisième Reich, Lili Marlène, des chants séfarades et les prières juives au son du chofar (l’un des meilleurs moments). Un puzzle de sons répartis en 14 scènes qui se veulent symboles d’un destin brisé.

A la charge sonore s’ajoute celles des images crachées à jets continus. Le metteur en scène John Fulljames axe sa réalisation sur des effets de vidéo qui occupent – en hauteur – les deux tiers de l’espace. Tout y passe, images d’archives - Hitler, Staline, les camps de concentrations, les exilés sur la route – alternent avec un kaléidoscope d’images et des effets spéciaux tournés à partir de la scène. Le lit sur lequel Benjamin agonise se promène au sol dans un espace cloisonné par des vitrines contenant vêtements, tableaux, bijoux, vaisselles… (magasins des rafles opérées chez les juifs ?). Vidéo par-ci, vidéo par-là… Le système tente aujourd’hui bon nombre de metteurs en scène. Mais ce cinéma décalé est l’antonyme du spectacle vivant. A grosses doses il le tue.

Benjamin dédoublé

Benjamin est dédoublé, un comédien (Sava Lolov), un chanteur (le ténor Jean-Noël Briend)– très bien costumés, coiffés, maquillés, ils se ressemblent vraiment jusqu’à pouvoir se regarder face à face comme dans un miroir. Tous deux jouent le jeu avec conviction, leurs timbres de voix s’accordent comme leurs silhouettes. D’autres comédiens se mêlent aux chanteurs et aux choristes, deux femmes sortent du lot, Michaela Kustekova, blonde platine aux aigus incandescents en Asja Lacis, la trop aimée, la trop fuyante et Michaela Selinger dotant Hanna Arendt de la douceur de son timbre de mezzo.

Bernhardt Kontarsky insuffle rage et désespoir aux musiciens de l’orchestre de l’Opéra de Lyon. La dernière nuit de Benjamin Walter s’achève au-delà du bruit.

Benjamin dernière nuit de Michel Tabachnik, livret de Régis Debray, orchestre et chœur de l’Opéra de Lyon, direction Bernhardt Kontarsky, mise en scène John Fulljames, décors Michael Levine, costumes Christina Cunningham, lumières Maxime Braham, vidéos Will Duke. Avec Jean-Noël Briend, Sava Lolov, Michaela Kustekova, Michaela Selinger, Charles Rice, Scott Wilde, Jeff Martin, Gilles Ragon…

Festival « Pour l’Humanité » - Opéra de Lyon, les 15, 18, 22, 24, 26 mars à 20h, le 20 à 16h
04 69 85 54 54 - www.opera-lyon.com

Photos Stofleth – Opéra de Lyon

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