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Critiques / Opéra & Classique

BARBE BLEUE de Jacques Offenbach

par Caroline Alexander

Entre poil à gratter et music-hall, rire en musique

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Burlesque au zénith, musique à valser, fou-rires assurés : à Nancy Barbe-Bleue de Jacques Offenbach revu et ornementé en dialogues et commentaires par Waut Koeken met le public en liesse. Les trouvailles caracolent en cadence, les flèches satiriques volent des cintres à la salle, l’ensemble tient du poil à gratter et du music-hall.

Alors que Orphée aux Enfers, la Périchole, La Vie Parisienne s’épanouissent sur toutes les scènes du monde, Barbe Bleue, de nos jours, reste souvent dans l’ombre. A l’époque de sa création en 1866, entre La Belle Hélène (1864) et La grande Duchesse de Gerolstein (1867), les tribulations matrimoniales assassines du barbichu azuré connurent pourtant un énorme succès. Si elles s’inspiraient à rebrousse poils du conte de Perrault, elles furent surtout taillées aux mesures de l’actualité du moment, aux débordements et insuffisances de Napoléon III et de sa clique. Les politiques en prenaient pour leur grade, la charge était mordante et toujours parfaitement ciblée. Ce qui de fait rend l’œuvre plus complexe à présenter aujourd’hui, les allusions qu’elle contient n’ayant plus d’objectif connu.

Le jeune belge Waut Koekena a trouvé la parade. Le metteur en scène, dont on avait déjà apprécié la verve et la fantaisie (dans Blanche-Neige, Aladin et la Lampe merveilleuse, l’Enlèvement au Sérail voir WT 2806 et 3725), se double d’un écrivain et d’un dramaturge, il a donc réinventé à sa façon les dialogues (conservant des librettistes Meilhac et Halèvy les textes des airs chantés), leur a insufflé des idées d’aujourd’hui, et, en prime, leur a offert un porte-parole, un monsieur Loyal, narrateur goguenard qui mène la barque à bon port, celui de la gaieté la plus débridée.

Calembours de potache

Jean-Marc Bihour, autrefois figure emblématique des Deschiens de Jérôme Deschamps, hérite de ce personnage de clown meneur de jeu et lui prête sa longue silhouette, son crâne pointu auréolé de grisaille frisée et ses mines tombées de la lune. Koeken a rédigé ses dialogues en rimes et déraison, son texte dégouline de jeux de mots, d’à peu près rigolards, de calembours de potache, d’envolées poétiques, et de pointes bien affutées sur notre actualité, le mariage pour tous, DSK, et tutti quanti jusqu’au « Héros » qui phonétiquement en appelle un autre... Des citations fleurissent également en musique, airs piqués à d’autres œuvres, hymnes nationaux tordus, chansons des rues et des cabarets où Edith Piaf proclame « non, de non, je ne regrette rien ».

La parodie se concrétise dans les décors décalés, déjantés de Yannick Larivée. En perspectives et diagonales, tout est de biais dans ce salmigondis d’épousailles : on baise en biais, en pyjamas et nuisettes, sur les draps fleuris d’un lit nuptial géant, on se pâme de biais sur un canapé rouge de même taille, la télé d’où s’échappe le narrateur est de traviole, tout comme le réfrigérateur, le tableau de Rubens, la machine à laver, la table des banquets et le gâteau de mariage.

Joyeux lurons

Koeken transforme les chanteurs en joyeux lurons. Antoine Normand est plus bouffon que roi dans le rôle de Bobèche, le monarque qui trucide ses rivaux, Lionel Lhote campe un Popolani, alchimiste de pacotille, avec une drôlerie contagieuse que soutient la franchise de son timbre de baryton, Pascal Charbonneaua confère un charme voltigeur au Prince Saphir, Anaïk Morel, mezzo-soprano de belle envergure, s’investit en Boulotte avec une gourmandise qui fait craquer les convenances, Norma Nahoun papillonne délicieusement en Fleurette-Princesse. Avi Klemberg est Barbe Bleue, rôle piège aux grands airs qui s’échappent en bouffées lyriques, presque hors contexte. Il le chante et le joue avec une réserve en demi-teinte, à la fois vilain macho et amoureux ahuri, aigus montant haut tout en restant feutrés, présence mêlant élégance et facétie.

Jonathan Schiffman à la tête de l’orchestre symphonique et lyrique de Nancy tourne le dos aux bouffonneries pour privilégier une musicalité souple et légère qui, si elle manque parfois de verve, rend à Offenbach le suc de sa géniale mélancolie.

Barbe Bleue de Jacques Offenbach, livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy d’après Charles Perrault, personnage du narrateur, dialogues et commentaires rajoutés par Waut Koeken (et Marc Salmon), orchestre symphonique et lyrique de Nancy direction Jonathan Schiffman, chœur de l’Opéra National de Lorraine, mise en scène Waut Koeken, décors et costumes Yannick Larivée, lumières Glen D’haenens, chorégraphie Joshua Monten. Avec Avi Klemberg, Jean-Marc Bihour, Anaïk Morel, Lionel Lhote, Norma Nahoun, Pascal Charbonneau, Antoine Normand, Sophie Angebault, Julien Véronèse, Elena Le Fur, Patricia Garnier, Julie Stancer, Soon Cheon Yu, Inna Jeskova, Benjamin Colin…

Production Opera Zuid, Maastricht, The Netherlands. En coréalisation avec l’Opéra National de Lorraine, Angers-Nantes Opéra et Opéra de Rennes

Nancy, Opéra National de Lorraine les 20, 21, 25 et 27 février à 20h, le 23 à 15h

03 83 85 33 11 – www.opera-national-lorraine.fr

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