Ay Carnela ! de José Sanchis Sinisterra

Venceremos

Ay Carnela ! de José Sanchis Sinisterra

Ay Carmela, chant de résistance, est une des nombreuses versions d’une chanson populaire née en 1808 durant la guerre d’indépendance de l’Espagne et reprise par les Républicains espagnols et les Brigades internationales lors de la guerre civile. José Sanchis Sinisterra, dont l’œuvre dramatique jouit d’une grande notoriété en Espagne, en a fait le titre symbolique de sa pièce Ay Carmela ! (1987) qui raconte l’histoire tragi-comique d’une troupe de théâtre ambulante constituée de deux comédiens, Paulino et Carmela, il est pétomane et se rêve chanteur lyrique, elle est danseuse de flamenco. Arrêtés par les Franquistes ils sont contraints de jouer pour des combattants qui seront fusillés le lendemain. Carmela qui s’était déjà rebellée à l’idée de jouer pour des condamnés à mort, ne se résout pas à ridiculiser la République comme on l’exige. Elle ne peut taire la haine qui l’anime à l’égard du public, parmi lequel Franco. Un soldat présent l’assassine alors qu’elle s’est drapée dans le drapeau républicain.
Sinisterra pose une question cruciale à travers la destinée de ces pauvres héros malgré eux pris dans le tourbillon de l’histoire : Se vendre pour survivre ou résister et mourir ? Que faisons-nous de notre responsabilité face à l’histoire ? Le théâtre de Sinisterra. Il y a dans cette pièce de la dérision beckettienne et des moyens brechtiens pour dire l’absurdité de notre condition et nonobstant la nécessité de nos engagements. L’auteur use du rire comme d’une arme politique, n’hésitant pas à conjuguer bouffonneries et mises à mort.
Pour sa première mise en scène, Lionel Sautet tire son épingle du jeu. Pas de décor, mais des accessoires pour un « théâtre du pauvre » comme le concevait Grotowski, dont le dépouillement prend une dimension politique et laisse toute la place au jeu des comédiens. Dans la pénombre du plateau nu, Paulino, un peu ivre, se souvient de l’époque où il arpentait les chemins en compagnie de sa Carmela pour se donner en spectacle, jusqu’à ce que la guerre et ses horreurs les rattrapent. Il revit les derniers moments de leur histoire. Les souvenirs surgis oscillent entre rêve et réalité. Carmela est là, bien vivante et pourtant fantôme de sa mémoire.
Caroline Fay est une fougueuse Carmela, personnage tragique, héroïne malgré elle, rebelle et intègre, qui mourra pour ne rien céder de ses convictions et de son indignation. La comédienne tient le fil du tragique d’une main et celui de l’humour et de la dérision de l’autre, avec des mimiques, des grimaces, une rythmique du corps et une grande mobilité et expressivité du visage, une technique de clown très maîtrisée. Au talent de la comédienne, s’ajoute celui de chanteuse. Son interprétation a cappela, en espagnol, des chants républicains, en duo avec Lionel Sautet, exprime toute la ferveur de Carmela qui deviendra une véritable égérie de la résistance espagnole.
Cette pièce restera d’actualité tant qu’il y aura des hommes pour en abattre d’autres au nom d’une pseudo-idéologie ou d’une véritable volonté de pouvoir. C’est dire si elle a de l’avenir.

Ay Carmela ! de José Sanchis Sinisterra, adaptation et mise en scène, Lionel Sautet. Traduction Angele Munoz. Avec Caroline Fay et Lionel Sautet. Lumières, Raphaël Maulny. Musiques additionnelles : Marwen Kammarti et Fusta !
A Paris, au théâtre du Lucernaire jusqu’au 20 mars. Durée : 1h10. Résa : 01 45 44 57 34 www.lucernaire.fr
© LeDandyManchot

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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