’Avignon’ de Dionnet et Graffin

Le cinéma va au théâtre

'Avignon' de Dionnet et Graffin

Le théâtre et le cinéma n’ont pas souvent fait bon ménage. Sans doute parce que, comme l’a expliqué Philippe Blasband dans un entretien paru en 2004 dans « Le carnet et les Instants »n°132 : au cinéma, tout est donné au spectateur tandis qu’au théâtre le spectateur accomplit le travail d’imaginer ce qui n’est pas montré. Sans doute aussi parce que de mauvais cinéastes se sont contentés de filmer passivement un spectacle en train de se dérouler avec une caméra fixe. C’est d’ailleurs aussi ce qui appauvrit les comédies passées cette fois sur l’écran de la télé lors de retransmissions du type «  Au théâtre ce soir “.

Rares sont les réalisateurs qui parviennent à restituer la théâtralité d’une pièce, comme Ettore Scola avec « Le Bal  » de Jean-Claude Penchenat et sa troupe du Campagnol. Ici, c’est différent. Johan Dionnet se sert du théâtre comme décor de son film «  Avignon ». L’action se déroule en effet lors du festival annuel de juillet. Et l’intrigue est l’histoire d’une relation amoureuse entre deux jeunes comédiens. Le côté documentaire de ce film permet à un public qui n’a jamais fréquenté la grande foire estivale envahissant la Cité des Papes durant trois semaines avec près de 1.500 spectacles de se rendre compte de la vitalité des arts de la scène en France et ailleurs.

C’est l’occasion de s’intéresser aux coulisses que les spectateurs n’ont pas l’occasion de visiter. Il y a en réalité deux festivals en cohabitation. L’un est officiel, baptisé le « In », invitant une cinquantaine de compagnies ou de metteurs en scène. Ces sélectionnés bénéficient de subventions publiques. Ils s’installent le plus souvent dans des lieux liés au patrimoine architectural comme la célèbre Cour d’Honneur du Palais des Papes.

L’autre festival, étiqueté « Off  » est quasi totalement libre, nonobstant quelques critères comme celui, pas toujours garanti, du professionnalisme. Les lieux d’accueil sont monnayés en fonction de leur capacité de sièges. On compte quasi cent cinquante salles depuis les super-équipées jusqu’aux endroits plus ou moins fonctionnels. Une seule salle offre 600 places, quelques unes 200 et la plupart sont à la norme des théâtres de poche, soit moins de 50 fauteuils, plus quelques minuscules endroits intimistes.

L’intérêt premier du film «  Avignon » est de montrer la difficulté pour les troupes les plus modestes de remplir leur salle. Certaines hypothéquant parfois leur propre patrimoine et s’endettent jusqu’à disparaitre à jamais du paysage culturel. La nécessité de tracter, c’est-à-dire de distribuer des tracts à travers la ville, est épuisante durant les heures passées hors de scène. La chasse après des producteurs susceptibles de programmer un spectacle est aléatoire. Dans les pires cas, c’est l’équivalent du seuil franchi de la pauvreté.

Second intérêt, qui ramène plus directement à l’art dramatique, un volet du scénario est consacré à la rivalité qui sévit entre les subsidiés du théâtre ‘institutionnel’ et les privés qui survivent s’ils ont du succès. D’où la tendance à considérer les premiers comme des intellos torturés montant des avant-gardes pour public averti et snob ; les seconds étant dès lors des populistes racoleurs voués à la grosse farce boulevardière encroutée dans des schémas immuables ou aux drames susceptibles de faire couler des larmes avant une happy end rassurante.

C’est cet aspect qui nourrit la quête amoureuse. Un comédien du off revoit une comédienne rencontrée au conservatoire. Lui est voué au vaudeville et elle à des dramaturges réputés inaccessibles au commun des mortels. Pour séduire, le jeune homme fait croire qu’il joue une tragédie de Racine. Deux mondes s’affrontent, même éprouvent un certain mépris l’un envers l’autre. Ils révèlent, avec un côté forcément caricatural, cette faille qui parcourt le monde du spectacle depuis toujours. Finalement, il s’avèrera que pratiquer le théâtre, quel qu’il soit, c’est le même art à condition qu’il soit pratiqué avec l’amour du jeu dramatique, avec le même plaisir de partager avec un public une réflexion ou un divertissement puisque le théâtre contient toujours une part des deux.

Durée : 103’
Genre : comédie romantique
Réalisation : Johann Dionnet ; scénario : Johann Dionnet, Benoît Graffin ; distribution : Baptiste Lecaplain, Alison Wheeler, Lyes Salem, Elisa Erka, Rudy Milstein, Johann Dionnet, Amaury de Crayencour, Romain Francisco… ; musique : Sébastien Torregrossa ; décors : Frédéric Grandclère, Frédérique Doublet ; costumes : Dorothée Lissac ; photographie : Thomas Rames ; montage : Sylvie Landra ; production : Maxime Delauney, Mathieu Ageron, Romain Brosseau ; sociétés de production : Nolita Cinéma ; ; coproduction : studio TF1 Cinéma, France 2 Cinéma ; distribution : Warner Bros (France)


Lire :
https://le-carnet-et-les-instants.net/2025/08/10/parole-d-ecrivain-philippe-blasband/

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre »...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook