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Critiques / Théâtre

"Art" de Yasmina Reza

par Dominique Darzacq

Trois hommes au bord de la crise de nerfs

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Créée en 1994 par Patrice Kerbrat à la Comédie des Champs-Elysées avec Fabrice Luchini, Pierre Vaneck, Pierre Arditi, couronnée alors de deux Molières, la pièce valut à Yasmina Reza un procès en dramaturgie bourgeoise et réactionnaire de la part de certains critiques et d’être boudée par le Théâtre public, ce qui n’empêcha ni l’auteure ni la pièce de faire une carrière planétaire. Traduite en 35 langues, elle a été mis en scène de Londres à Buenos Aires, de Tokyo à Chicago, revisitée par des metteurs en scène tels krystian Lupa, Thomas Ostermeier ou encore le décapant collectif néerlandais TgStan (voir critique Corine Denailles n° 571).

La voici aujourd’hui, reprise au Théâtre Antoine, dans la mise en scène initiale de Patrice Kerbrat avec un trio d’acteurs qui n’a rien à envier à celui de la création. Serge (Alain Fromager) dermatologue amateur d’art vient d’acheter pour 30.000€ une toile, d’un mètre soixante sur un mètre vingt, entièrement blanche traversée de liserés blancs. Elle sera la pomme de discorde autour de laquelle vont se déchirer trois vieux amis. Marc (Charles Berling), à qui Serge reprochera son manque de curiosité et d’ouverture, trouve absurde l’acquisition de « cette merde blanche ». Son incompréhension et son refus sont si absolus qu’il ne remet pas seulement en cause le jugement esthétique de son ami, mais leur amitié même, incapable qu’il est « d’aimer Serge achetant ce tableau ». Entre eux, Yvan (Jean-Pierre Darroussin), « un garçon tolérant, ce qui en matière de relations humaines est le pire défaut », tente de jouer les médiateurs, se fait houspiller par les deux autres et traiter « d’être hybride et flasque ».
Entre monologues, apartés, dialogues aux répliques aussi assassines que percutantes, se révèlent les faux semblants, les malentendus, les jeux de pouvoir d’une amitié qui se délite. A l’instar de Nathalie Sarraute qui examine les infinies variations des remous intérieurs que suscitent des causes extérieures comme l’intonation d’une phrase dans « Pour un oui, pour un non », Yasmina Reza use de l’achat d’un tableau pour épingler la complexité des relations humaines, mettre le doigt là où ça craque. Elle le fait sans juger et choisit de nous en faire rire. A nous de prêter l’oreille et de percevoir ce qu’il cache de déchirures, de folie, voire de douloureuse solitude. Labiche écrivait « des cauchemars burlesques », Yasmina Reza cisèle « des tragédies drôles » qui sont également de magnifiques terrains de jeu pour les acteurs ainsi que l’attestent avec brio les trois comédiens réunis sur le plateau du Théâtre Antoine.
Charles Berling teinte de misanthropie, un Marc aux nerfs à vif, (un peu trop parfois) shooté aux calmants homéopathiques et constamment en équilibre sur la crête du drame et de la cocasserie. Alain Fromager compose avec doigté un Serge à la maturité élégante et écorchée et qui panse ses blessures intimes en courant les galeries d’art. Pour sa part Jean-Pierre Darroussin est aussi drôle que bouleversant en Yvan « Philinte » maladroit transformé en bouc émissaire dépassé et malheureux.
En reprenant « Art  » dans la même conception scénique qu’en 1994, soit vingt -quatre ans après, Patrice Kerbrat nous démontre mine de rien que la pièce est aujourd’hui un classique qui a toujours quelque chose à nous dire où chacun peut trouver sa provende.

« Art » de Yasmina Reza mise en scène Patrice Kerbrat avec Charles Berling, Jean-Pierre Darroussin, Alain Fromager. Durée 1h20

Théâtre Antoine jusqu’en juin tel 01 42 08 77 71 www.theatre-antoine.com

Photo ©Pascal Victor/ Artcom Presse

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