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Ariane Ascaride retrouve Esprit-Madeleine, la fille de Molière

par Dominique Darzacq

C’est un être déchiré entre l’amour de son père et l’horreur de la scène, nous dit la comédienne

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Passer « du théâtre d’un napolitain (son père) au cinéma d’un arménien (son mari Robert Guédiguian), ça vous forge forcément une histoire. C’est celle, qu’en toute légèreté et drôlerie racontait, au dernier Festival d’Avignon, Ariane Ascaride, dans son épopée autobiographique « Touchée par les fées ». Au passage, elle y révélait comment son enfance sur les planches a forgé l’actrice et fondé ses convictions artistiques et citoyennes.
On la retrouve, aujourd’hui, dans un tout autre registre avec « Le Silence de Molière » de Giovanni Macchia au Théâtre de la Tempête. (16 septembre- 16 octobre). Sous la direction de Marc Paquien et accompagnée de Loïc Mobihan, elle nimbe de bouleversante humanité les facettes contradictoires de l’énigmatique et solitaire Esprit-Madeleine, avec qui elle pourrait bien avoir quelques accointances.

Entretien

Qui est Esprit-Madeleine et comment la voyez- vous ?

Fille et enfant unique de Jean-Baptiste Poquelin et d’Armande Béjart, elle est une écorchée vive qui a choisi de vivre dans l’ombre, de fuir les feux de la rampe où elle aurait eu à porter le double fardeau d’être tout à la fois la fille de Molière et l’objet d’une rumeur dévastatrice qui la disait le fruit d’un mariage incestueux. Rumeur, dont à l’époque Bossuet s’est fait l’écho et qui court encore parfois aujourd’hui. Partagée entre l’amour d’un père qu’elle admirait et l’horreur de la scène, elle a préféré se retirer du monde.
Pour moi, Esprit-Madeleine est tout à la fois la fille du Misanthrope et le prototype de la fille d’acteur. C’est-à-dire qu’on s’occupe d’elle mais pas vraiment. Elle s’élève toute seule, ballotée entre attention et ignorance. Parfois son père l’emmène avec lui à la campagne, mais le plus souvent il ne la voit pas, ne supporte pas qu’on lui parle, et ça, je sais ce que c’est ! Aussi, lorsque Marc Paquien m’a envoyé le texte de Giovanni Macchia, j’ai eu tout de suite envie de le faire mien.

Vous qui avez également vécu toute votre enfance baignée dans le théâtre, qu’est-ce qui vous relie ou vous différencie d’Esprit-Madeleine ?

Le point commun c’est l’admiration pour un père qui de temps en temps s’arrête, vous regarde et parfois vous oublie. Mon père à moi n’écrit pas, mais dès l’âge de 7 ans, il me prend et me met sur une scène. La différence avec la fille de Molière, c’est que moi je joue. Elle non. Elle refuse de devenir un personnage de théâtre, même celui de Louison, rôle que Molière avait écrit pour elle dans Le Malade imaginaire . « Je n’y suis pas arrivée » dit-elle au jeune homme qui a réussi à forcer sa porte pour l’interroger sur Molière. Ce qui est terrible c’est qu’elle est consciente d’avoir déçu ce père qu’elle admire. Mais en même temps au milieu de toute cette famille qui l’engloutit dans le théâtre, qui ne cesse de confondre la réalité et la fiction, son refus est sa manière à elle d’affirmer son existence.

A l’occasion d’un entretien vous avez dit que le personnage d’Esprit-Madeleine demandait une impudeur loin de votre manière habituelle. En quoi est-ce plus impudique de jouer Esprit-Madeleine, que de tenir votre propre rôle dans « Touchée par les fées » ?

D’abord, parce qu’avant de raconter ma vie, j’ai voulu raconter pourquoi j’ai toujours eu envie de voler, de jouer Puck, le malicieux personnage aérien du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, et, à travers ce désir, dire qu’il n’est pas banal d’être acteur et d’où ça vient. Ensuite, parce que tout ça je le raconte à Marie Despléchin qui le met en forme avec ses mots à elle. C’est donc un texte d’auteur que je joue.
Avec Esprit-Madeleine je dois aller là où sont enfouies quelques déchirures d’enfance et les douleurs de la solitude qu’on ne retrouve jamais sans dommage. S’il est vrai que lorsque Marc Paquien m’a proposé le rôle je me suis dit, « c’est pour moi, c’est le moment ou jamais d’aborder un autre registre », il n’empêche qu’arrivée au moment des répétitions j’ai beaucoup freiné. Heureusement, Marc a été extrêmement patient et attentif et m’a beaucoup aidée à aller au plus loin dans ce personnage que je retrouve avec plaisir mais qui ne me laisse pas indemne.

Depuis l’âge de 7 ans vous n’avez jamais cessé de jouer, et en chemin passer du théâtre au cinéma et du cinéma au théâtre. Est-ce que l’un alimente l’autre et est-ce que pour vous ce sont deux métiers différents ?

Chaque personnage que j’interprète laisse des traces qui sont autant de vitamines pour l’imaginaire, qu’il s’agisse du théâtre ou du cinéma, même si de l’un à l’autre je n’aborde pas le travail de la même manière. Le cinéma est un art de la fragmentation et de l’instant qui nous vampirise. La caméra vient nous chercher, nous aspire, notre image nous échappe mais il faut tenir le cap en dépit de l’éclatement des scènes. Au théâtre, on suit une trajectoire, on prend le temps de construire un personnage, de l’apprivoiser et on le peaufine au fil des représentations. Au théâtre, on travaille sur l’incarnation au cinéma on utilise une présence. Mais il s’agit toujours de jouer, c’est la raison pour laquelle je trouve qu’il est préférable d’avoir une formation théâtrale pour affronter la caméra.

Pourriez-vous vous passer de l’un ou de l’autre ?

Ni de l’un ni de l’autre, mais peut-être un peu plus facilement du cinéma. Sûrement pas du théâtre qui est la chose au monde la plus magique que je connaisse. C’est un moment intense. « Un temps en suspens » comme le disait si bien Antoine Vitez. C’est la rencontre d’individus, nous les acteurs, qui se sont rassemblés, ont répété pour montrer quelque chose à des gens qui ont acheté un billet, ont eu une vie avant d’entrer dans la salle, qui se sont peut-être disputés avec leur mère, leur conjoint, ont galéré pour trouver une place pour stationner la voiture, qui sont fatigués, qui accompagnent leur femme ou leur mari et qui n’ont pas obligatoirement envie d’être là et c’est à nous, sur le plateau, de leur faire oublier tout ça, de leur faire vivre un instant éphémère et éternel. Seul le théâtre peut faire ça !
C’est, du reste ce qu’il a de paradoxal et de passionnant dans le personnage d’Esprit-Madeleine. En racontant ses souvenirs, sa haine du théâtre qui lui a volé son enfance, elle nous fait comprendre mieux que quiconque l’indicible et les mystères du théâtre. C’est comme si elle avait choisi le retrait et le silence pour mieux garder en elle le feu sacré du théâtre.

Que signifie pour vous le titre du texte « Le Silence de Molière » ?

Que Molière ne lui a jamais vraiment parlé. Qu’elle aurait juste voulu qu’il lui dise, « Viens on va parler tous les deux, je vais te raconter mes malheurs ». Mais il ne l’a pas fait, le silence c’est son seul héritage, c’est tout ce qu’il ne lui a jamais dit et qu’elle a deviné. Elle en souffre mais c’est son bien le plus précieux parce qu’il y a aussi chez elle l’immense orgueil d’être la fille de Molière. C’est la gardienne du temple cette femme-là. C’est une vestale. Je ne peux pas dire mieux.

Photo : Le silence de Molière ©Pascal Victor /artcomart

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