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Critiques / Opéra & Classique

Arabella de Richard Strauss

par Jaime Estapà i Argemí

Nobles ruinés et picaros, même combat.

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S’il est vrai que l’opéra « Salome » fit son entrée au Liceu dès 1910 il fut bien peu représenté par la suite : cinq fois seulement en cinquante ans. « Rosenkavalier » dirigée par Bruno Walter en 1921, et même interprété en catalan en 1934, eut relativement tôt lui aussi son heure de gloire. En revanche « Intermezzo », « Elektra », « Die Frau ohne Schatten », « Ariadne auf Naxos » et « Capriccio » , tout comme « Arabella » tardèrent à figurer à l’affiche du Liceu.

Pourquoi ? Richard Strauss n’est pas forcément très aimé des licéistes sans doute à cause de sa trop forte proximité avec Richard Wagner, qu’ils ont porté aux nues tout au long du XXème siècle. Pire, « Arabella » ne figure pas parmi les pièces admises au Liceu, même si le théâtre découvrit l’opéra, en 1962, en même temps que sa future héroïne Montserrat Caballé sous les traits de la « fiancée vendue » viennoise.

Rappelons que l’opéra fut la dernière collaboration entre Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal et qu’il décrit la situation économique très précaire d’une famille noble mais ruinée dans le monde opulent, du moins en façade, de la Vienne Impériale de la moitié du siècle XIX. A l’instar du célèbre roman « Fräulein Else » d’Arthur Schnitzler (1924) un père de famille n’hésite pas à offrir sa fille à un homme riche pour subvenir à ses dettes de jeu et pouvoir exister dans la ville de l’Empereur : dans la Vienne d’alors il a dû se passer bien des choses !. Le Madrid des gens nés dans la misère que l’on trouve dans le roman picaresque n’est pas loin moralement de la Vienne des nobles en panne d’argent (cf. Lazarillo qui vend sa femme au curé). [Pour plus d’information au sujet d’« Arabella » voir les commentaires de Caroline Alexander (webthea du 4 octobre 2006 et 8 juin 2012) ].

Une nuit réussie, un orchestre discret, respectueux de la partition

Malgré tout ce qui vient d’être dit, le tout Barcelone a répondu positivement à l’appel du théâtre. Le Liceu a brillé cette nuit-là de mille lumières de ses candélabres à neuf branches et on sentait que le public était venu découvrir avec enthousiasme la partition et l’excellence vocale des interprètes. A l’écoute de brins de conversation glanés ici ou là on sentait bien une vraie curiosité dans l’atmosphère ambiante. On peut affirmer que le public ne fut pas déçu.

La direction de Ralf Weikert fut juste et discrète. Le chef autrichien a interprété la partition avec un minimum de pathos, délaissant sciemment les moments les plus spectaculaires lors du « bal des cochers » et soulignant sans trop d’emphase, les quelques moments de majeur intensité psychologique ressentis par l’héroïne parmi lesquels figurent l’entrée d’Arabella (« Ich danke Fräulein »), son premier regard sur « l’étranger », sa rencontre avec Mandryka et tout le reste.

Des voix féminines en harmonie

Ce fut sans doute une des caractéristiques de la soirée. Dès la première scène entre la cartomancienne –Ursula Hesse von den Steinen puissante, sûre, et un tantinet mystérieuse comme il convient au personnage-, Zenka, la sœur –Ofèlia Sala dont le rôle lui va vocalement comme un gant-, et Adelaide la mère, Doris Soffel vocalement et dramatiquement époustouflante, le public se montra ravi. Susanne Elmark pour sa part, a réussi à rendre crédible le personnage de Fiakermilli, rôle outrancier –et traité comme tel par le metteur en scène- sans pour autant céder en rien à la qualité de l’interprétation.

Bien suivie par l’orchestre, Anne Schwanewilms a campé une Arabella de haut vol : voix ferme, timbre élégant et chaud, appuyant les effets vocaux avec parcimonie, et si certains portamenti particulièrement ardus lui ont valu quelques désagréments nous les oublierons car elle a particulièrement réussi des moments sublimes (« Ein Mann wird mir gar schnell recht viel.. » et autres) et, globalement, ses prestations vocale et dramatique ont été de grande classe.

Et les voix masculines ?

Les voix masculines en revanche ont été disparates. Passons sur les voix fatiguées d’Alfred Reiter –Waldner, le père-, et sur celle de Will Hartmann –Matteo, l’amoureux de Zenka- ou encore celle de Thomas Piffka, Elemer un des trois soupirants d’Arabella ; soulignons celles, vaillantes et lyriques de Torben Jürgens et Roger Smeets -Larmoral et Dominik, les deux autres soupirants-. Arrêtons-nous plutôt sur celle de Michael Volle –Mandryka- puissante, sûre, virile, élégante seulement par moments lorsque la noblesse (d’esprit) du personnage se manifeste, rude dans les autres cas, lyrique très rarement.

Un décor à contre-courant, une mise en scène nuancée

Le décor de Herbert Murauer, tout en lignes droites, a montré très fortement la volonté de placer l’action au XXème siècle, à un moment où Vienne « n’était plus dans Vienne », et donc, une fois de plus, les liens avec la volonté première de l’auteur se sont perdus. Malgré tout, le décor était beau et par les temps qui courent, cela n’a dérangé personne alors que, un décor en lignes courbes de style viennois – l’escalier en colimaçon de Mussbach-Wonder au Châtelet parisien en 2002 !- aurait contribué à renforcer par voie subliminale la compréhension de la situation complexe vécue par chaque personnage sans exception.

La mise en scène de Christof Loy fut transparente, lisible sans aucune difficulté, en parfait accord avec la linéarité du décor et de l’histoire. Signalons cependant que le côté « primaire » du personnage de Mandrika –il vient de la campagne, mais cela ne devrait pas faire de lui un double du Baron Ochs, le frustre (bien que noble) proche parent de la Marschallin de « Rosenkavalier »- a justifié, par exemple, l’explosion d’une violente colère pendant le « Bal des cochers » du deuxième acte.

Arabella., comédie lyrique en trois actes de Richard Strauss. Livret Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène Christof Loy, direction musicale Ralf Weikert. Avec : Alfred Reiter, Doris Soffel, Anne Schwanewilms, Ofèlia Sala, Michael Volle, Will Hartmann, Thomas Piffka, Roger Smeets, Torben Jürgens, Susanne Elmark, Ursula Hesse...

Coproduction, Göteborgs Operan, Frankfurter Oper

Gran Teatre del Liceu les 17, 20, 23, 26 et 29 novembre 2014.

Tél. +34 93 485 99 29 Fax +34 93 485 99 18
http://www.liceubarcelona.com

Photos : A. Bofill

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