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Antigone de Sophocle

par Corinne Denailles

Une méditation poétique au-delà du Bien et du Mal

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Le metteur en scène Satoshi Miyagi revient au Festival d’Avignon après le succès de son Mahabharata en 2014 à la carrière Boulbon. Son Antigone enchante véritablement la Cour d’honneur qui a rarement été aussi bien utilisée et mise en valeur. Miyaki a l’élégance de jeter un pont entre l’Orient et l’Occident, l’extrême courtoisie de mettre son art à notre portée aussi bien dans la dimension symbolique que musicale de son travail. Une lecture absolument dépaysante, magnifiquement exotique et pas du tout psychologique qui d’une manière singulière renoue avec l’antique poème dramatique.

Dès l’entrée dans l’enceinte de la Cour, on s’émerveille devant le ballet silencieux des comédiens foulant l’étendue d’eau du même pas lent, dans leurs costumes blancs évanescents. Chacun tient dans le creux de ses mains une verrine renfermant une flamme fragile qui semble murmurer un chant lointain produit par le doigt glissant sur le bord du verre. En préambule, les comédiens en bord de scène font un résumé de la pièce « pour nous rafraîchir la mémoire » dans un français accidenté, c’est que « le français est une langue difficile ». En quelques minutes et quelques facéties on se souvient du combat des deux princes Polynice et Etéocle, de son issue tragique, de la décision du roi Créon de refuser une sépulture à l’un des deux, de la révolte jusqu’à la mort de leur sœur Antigone, nièce de Créon et fiancée à son fils Hémon, des prédiction du devin Tirésias, et toutes conséquences qui s’en suivirent. Puis, sur sa barque glissant en silence à la surface calme des eaux, apparaît un personnage qui distribue des perruques blanches aux comédiens qui prennent place. Antigone s’installe au sommet d’un empilement de rochers au pied duquel Ismène sa sœur viendra la supplier de la laisser partager son sort.

Selon les principes du théâtre Nô, Miyagi a voulu « deux acteurs pour un rôle ». Chaque personnage est dédoublé entre celui qui, avec le visage impassible d’une poupée, exprime ses émotions par le corps et celui qui dit le texte dans la pénombre, accompagné par un chœur qui n’est plus la représentation du peuple comme dans le théâtre antique mais un écho modulé de chaque protagoniste. Ajoutant une dimension supplémentaire et pas des moindres, Miyagi recourt au théâtre d’ombres qui projette et anime les silhouettes des personnages sur le haut mur d’enceinte en fond de scène. Cette démultiplication ouvre des perspectives poétiques inédites. Il est probable que les références bouddhistes nous échappent pour la plupart mais cela n’oblitère en rien notre perception de la beauté extraordinaire du spectacle, accompagné par une quinzaine de musiciens installés en fond de scène. La musique de Hiroko Kanakawa, à l’instar de la mise en scène, ménage nos oreilles d’Occidentaux avec une partition métissée très belle qui contribue au rythme du spectacle, répétitif et dynamique. La scène finale fait écho à la première scène. L’homme revient sur son radeau ; le passeur Charon sur le fleuve Achéron glisse sur l’eau en silence, et dépose à la surface des petites lanternes blanches éclairées de l’intérieur et qui figure les âmes des défunts, comme les petites flammes dans les verrines au début. Pendant ce temps, et durant de longues minutes, les comédiens progressent l’un derrière l’autre, du même pas lent et rythmé, dans une chorégraphie répétitive. Ce final magnifique et doux exprime une volonté d’apaisement, de réconciliation entre le Bien et le Mal après les horreurs de la tragédie qu’ils ont vécu. Ce spectacle est un émerveillement, une méditation poétique qui vous emporte dans des régions intérieures lointaines comme dans un rêve éveillé.
Malheureusement on n’aura pas l’occasion de voir ailleurs cette production exceptionnelle donnée à Avignon pour seulement six représentations. Il y a là un manque de considération du public du Festival d’Avignon, surtout s’agissant d’un spectacle dans la Cour d’honneur.

Antigone de Sophocle. Traduction Shigetake Yaginuma Mise en scène Satoshi Miyagi
Assistanat à la mise en scène Masaki Nakano. Musique Hiroko Tanakawa. Scénographie Junpei Kiz
Lumière Koji Osako, Masayuki Higuchi. Son Hisanao Kato, Koji Makishima. Costumes Kayo Takahashi
Avec Asuka Fuse, Ayako Terauchi, Daisuke Wakana, Fuyuko Moriyama, Haruka Miyagishima, Kazunori Abe, Keita Mishima, Kenji Nagai, Kouichi Ohtaka, Maki Honda, Mariko Suzuki, Micari, Miyuki Yamamoto, Moemi Ishii, Momoyo Tateno, Morimasa Takeishi, Naomi Akamatsu, Ryo Yoshimi, Soichiro Yoshiue, Takahiko Watanabe, Tsuyoshi Kijima, Yoji Izumi, Yoneji Ouchi, Yu Sakurauchi, Yudai Makiyama, Yukio Kato, Yuumi Sakakibara, Yuya Daidomumon, Yuzu Sato. Festival d’Avignon 2017.

photo Christophe Raynaud De Lage

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