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Critiques / Théâtre

Antigone de Jean Anouilh

par Corinne Denailles

Modernité du mythe

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Antigone est la fille de Jocaste et d’Œdipe, c’est dire si sa vie commence sous de rudes augures. Après la disparition tragique de ses parents, ses deux frères se partagent, en alternance, le gouvernement de Thèbes mais il arrive un moment où l’un ne veut pas rendre le pouvoir et où l’autre se conduit en barbare ; résultat les deux s’entre-tuent. Leur oncle maternel Créon prend alors la ville et la situation en main. Décrétant un coupable pour calmer le peuple, il interdit qu’on enterre Polynice selon les rites funéraires et ordonne qu’on laisse pourrir le cadavre au soleil pour l’exemple : raison d’état. Mais c’était compter sans la nièce, petite fille à peine adolescente, qui se dresse contre le pouvoir au nom d’un idéal de justice, qui n’hésite pas à contester la loi, en somme à résister. Mais chez l’écrivain grec, Antigone ne fait qu’obéir aux dieux qui réclament une sépulture selon la norme. Sa révolte est soumission à la loi divine. Elle est en cela soutenue par le peuple. Anouilh, qui a écrit la pièce en 1941, en fait une figure de la résistance ; il fait disparaître le chœur antique pour le remplacer par un chœur pragmatique qui contribue à casser le mythe pour ancrer l’histoire dans le réel. Le personnage passe du rang de figure mythologique à celui d’héroïne engagée. Antigone agit pour elle et non au nom d’un quelconque dieu.

La rumeur née après la guerre court toujours aujourd’hui selon laquelle Anouilh aurait eu des relations peu claires avec l’occupant, soupçon appuyé sur les propos qu’il prête à Créon « il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui fasse la sale besogne ». Qui pourrait démonter qu’Anouilh s’exprime ici par la bouche de Créon ou qu’il parle d’autre chose que de la difficulté de gouverner ? Au-delà de ce débat, Créon se présente comme un homme qui n’était pas destiné à une telle tâche qui le dépasse et c’est peut-être cette incompétence qui le pousse aux extrêmes. Se pose là la question de la légitimité du pouvoir.

Dès le prologue, on est informé par le chœur que la tragédie a déjà eu lieu et l’on comprend qu’on est chez les hommes et que les dieux sont absents de cette histoire. Clotilde de Bayser assure le discours du chœur avec une fausse légèreté et une vraie énergie qui fait de son interprétation une admirable performance en solo, rehaussant la tension qui ne fléchit jamais. Tous les comédiens sont de haute tenue. L’affrontement est spectaculaire entre la haute et imposante stature de Bruno Raffaelli, Créon puissant et pourtant si faible, et la frêle Françoise Gillard, Antigone encore à la lisière de l’enfance, fragile en apparence dont la force intérieure renverse tout sur son passage et dompte sa propre peur. Le personnage est si puissant qu’il peut entraîner à surjouer le côté sauvageonne indomptable. Le jeune Nâzim Boudjenah interprète avec beaucoup de subtilité Hémon, le fils de Créon et le fiancé d’Antigone ; son incrédulité muette devant la décision de son père en dit long sur la droiture morale du personnage qui, sans bruit, embrassera l’héroïsme de sa fiancée. Citons aussi Marion Malenfant, nouvelle arrivée dans la troupe qui joue Ismène dans ce même esprit de sincérité du cœur. Stéphane Varupenne nous fait rire du garde, qui vient annoncer, terrifié à l’idée des conséquences, qu’on a enfreint la loi et qui suinte la médiocrité du pauvre gars.

La mise en scène de Marc Paquien est d’une grande fidélité à la pièce, jusque dans le respect des indications scéniques. dans le décor sobre et efficace de Gérard Didier, il installe d’emblée une tension qui court comme un arc électrique jusqu’à la résolution finale. Il donne à entendre la complexité de cette pièce fort bien écrite dans laquelle Anouilh s’est débarrassé de la dimension mythologique pour faire de son Antigone une référence politique, un personnage héroïque qui questionne le pouvoir, un mythe moderne, une référence pour tous ceux qui sont en mal de valeur, un inépuisable sujet de réflexion.

Antigone de Jean Anouilh, mise en scène Marc Paquien ; décor, Gérard DIdier ; costumes, Claire Risterucci ; lumières, Dominique Bruguière ; son, Xavier Jacquot. Avec Véronique Vella, Bruno Raffaelli, Françoise Gillard, Clotilde de Bayser, Benjamin Jungers, en alternance Nicolas Lormeau, Stéphane Varupenne,en alternance Nâzim Boudjenah, Pierre Hancisse, en alternance:Marion Malenfant Claire De La Rue Du Can, et les élèves comédiens de la Comédie-Française, Laurent Cogez, Carine Goron, Luca Hérault.. Au théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 24 octobre 2012, du mardi au samedi à 20h. Durée : 1h45.

Photo Cosimo Mirco Magliocca

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