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Critiques / Théâtre

Amphitryon de Molière

par Gilles Costaz

Une joyeuse encre noire

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Amphitryon de Molière est une pièce qui n’a pas toujours été prise au sérieux. Même à la création, les spectateurs semblent s’être surtout réjouis de voir derrière le plaisir adultère de Jupiter les polissonneries du roi s’emparant gaillardement de l’épouse de l’un de ses officiers. Molière, en effet, utilise autant une histoire vraie que la mythologie. Comme on le sait, l’histoire est celle de Jupiter descendant du ciel avec Mercure pour séduire la belle Alcmène en prenant l’aspect de son mari, Amphitryon. Autant il obtient les bonnes faveurs de la jeune femme, autant Mercure n’éprouve aucune fascination pour la domestique d’Alcmène et la laisse frustrée. L’aventure n’a qu’un temps (les 24 heures de la comédie classique) mais elle sera brûlante et bagarreuse ; elle donnera naissance à un enfant : fils de dieu ou fils très humain ? Chaque spectateur pourra spéculer, hier comme aujourd’hui, sur ce vaudeville aux résonances éternelles. Mais, oui, la comédie peut être prise au sérieux à présent, car elle est d’une écriture magnifique. Ce n’est en rien une œuvre inférieure, de second choix. Récement Guy-Pierre Couleau en donna une représentation quasi cosmogonique (les préoccupations scientifiques et matérialistes de l’auteur se dessinaient dans l’espace). Christophe Rauck met en scène le même texte à travers un tout autre projet théâtral. D’abord il est allé collaborer avec les acteurs de l’Atelier-Théâtre Piotr Fomenko et vient de rapporter la pièce jouée en russe (le spectacle a été créé à Moscou et n’est en France que pour quelques jours). Ensuite il a choisi de mettre en lumière les rapports du désir et du pouvoir. Pour Rauck , il n’y a pas véritablement d’amour dans ce jeu de dupes qui est aussi un jeu de plaisir. Ce sont avant tout des relations endiablées où la possession et la moquerie s’instillent au cœur de la jouissance.
Rauck transpose la pièce aujourd’hui. Les costumes sont d’une couleur : noire, blanche ou verte. Il s’agit sans doute de définir des sexes, des forces plus que des individualités. Tout de suite, dès la première minute, les personnages sont pris dans un jeu d’illusion. Où sont-ils ? Ils semblent se déplacer sur un pont au lointain. Mais voilà qu’une autre image s’ajoute à la première image. Est-ce un reflet ? Une autre scène qui double la première avec d’infimes variations ? Tout va se révéler comme des jeux de miroir, avec des reflets qui prolongent et agrandissent la vision. La scénographie d’Aurélie Thomas est d’une folle ingéniosité : nocturne, elle varie les perspectives et les arrière-plans. Molière a conçu ce chassé-croisé comme un moment purement nocturne où l’incarnation de la Nuit tient son rôle au début et à la fin des imbroglios amoureux. Aussi Rauck dessine-t-il sa mise en scène à l’encre noire. Mais il sent bien que ces visions troubles dans les ténèbres pourraient voir quelque chose d’abstrait si on n’y ajoutait pas un langage très physique et charnel. C’est ainsi que Ksenia Koutepova, l’interprète du rôle d’Alcmène, va jouer dans le public et que ces instants-là sont d’une belle audace réjouissante. Ses partenaires, Andrei Kzakov, Ivan Verkhovykh, Karen Badalov, Polina Koutepova, ne jouent pas les apparences, les gémellités qu’appelle le texte. S’ils ne sont pas dans la ressemblance exigée, s’ils sont différents de leur sosie, tant pis ! Ils sont dans la puissance et le noctambulisme. Ils affirment les pouvoirs du théâtre en tournant le dos au réalisme. Rauck injecte parfois dans ce déroulement très esthétique des gamineries, des ballons de baudruche, des paillettes. C’est ainsi que cette version russe d’une facétie gréco-française n’a plus de patrie et nous enchante avec des éclats moliéresques contaminés par Kafka, Fellini et Tarkovski.

Amphitryon de Molière, spectacle en russe, surtitré en français, texte russe de Valeri Brioussov, mise en scène de Christophe Rauck, dramaturgie Leslie Six, scénographie Aurélie Thomas, costumes Coralie Sanvoisin,
lumières Olivier Oudiou, son Xavier Jacquot, avec les comédiens de l’Atelier-Théâtre Piotr Fomenko, Moscou :
 Ksenia Koutepova, Polina Koutepova, Karen Badalov, Andrei Kazakov, 
Oleg Lioubimov, Vladimir Toptsov, IvanVerkhovykh, Roustem Youskaïev.


Théâtre du Nord, Lille, tél. : 03 20 14 24 24, jusqu’au 17 mai.
Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis, tél. : 01 48 13 70 00, du 20 au 24 mai. (Durée : 1 h 50).

Photo Larissa Guerassimtchouk.

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