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Critiques / Théâtre

Alain Françon, la voie des textes par Odile Quirot

par Gilles Costaz

Un metteur en scène de l’épure

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Au moment où Alain Françon met en scène Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee à l’Oeuvre et s’apprête à monter La Mère d’Edward Bond, un livre paraît sur ce metteur en scène en même temps marginal et connu du grand public, qui s’est imposé d’une manière radicale et s’est adapté, sans perdre ni son style ni son âme, à la direction de grands lieux (la Colline) et aux commandes des structures subventionnées et – parfois – des salles du privé. L’ouvrage, conçu et écrit par notre consoeur Odile Quirot (qui fut longtemps la critique du Nouvel Observateur), est en deux parties : il s’ouvre par l’histoire de l’artiste Françon puis se poursuit par des entretiens avec lui-même sur sa carrière, ses méthodes, son dialogue avec les acteurs, ses recherches formelles. Le premier volet arrive à conter, de façon compressée et pourtant fouillée et précise, les aventures de Françon, fils d’un ouvrier et d’une sténodactylo, né à Saint-Etienne en 1945, pour qui tout démarra vraiment quand il créa le Théâtre éclaté à Annecy et quand il fréquenta autour du Rhône et des Alpes des personnalités comme Michel Vinaver et Roger Planchon. Gauchiste, maoïste, il sut s’interroger sur tout, épurer ses convictions comme sa manière artistique. Malgré d’éclatants succès, à partir de textes de Vinaver ou de Danis, il avait la réputation de vider les salles, celle qui colle à la peau de ceux qui aiment la difficulté. On le donnait perdant quand il arriva à la Colline en 1996, en remplacement de Jorge Lavelli. Lui-même s’imaginait suivi par un public maigrelet. Son attachement profond au théâtre apocalyptique d’Edward Bond déclencha alors des désaccords et des polémiques. Mais les années Françon à la Colline furent de belles années, pas toujours victorieuses, mais parfois triomphantes, auxquelles succèdent à présent des années de liberté, marquées par des spectacles importants (La Trilogie de la Villégiature de Goldoni à la Comédie-Française, Toujours la tempête d’Handke à l’Odéon).
L’homme est discret, secret, délicat, orgueilleux et modeste simultanément, silencieux afin de formuler le mot le plus juste quand il ne reste pas dans son silence. Il a ses passions, ses ennemis, aime à se situer à l’opposé de Jean-Michel Ribes (« Je lui ai dit de manière provocatrice que le désespoir, ça se mérite et que c’est alors seulement qu’on peut en rire. Mais j’estime ce qu’il a fait au Rond-Point : le théâtre de la social-démocratie en quelque sorte, non ? ») mais n’aime plus du tout les débats à l’emporte-pièce tel qu’il les pratiquait, comme malgré lui, en son jeune âge. Face à lui Odile Quirot saurait-elle obtenir des aveux, ou plus : la définition d’une quête artistique ? C’est tout à fait ce que l’on trouve dans le deuxième volet. Alain Françon dit combien une psychanalyse l’a aidée et l’aide toujours. Il explique comment il se situe dans « la voie des textes », lui le fou d’écriture moderne mais aussi de Tchekhov, et comment il cherche l’incarnation et la mise en forme des oeuvres dans une vision toujours épurée, dans un geste qui peut rappeler l’attitude des peintres. Certains aspects de sa réflexion – qui souvent sont des intuitions suscitées par la lecture de philosophes – sont profondément originaux, comme cette idée de « fuir le centre pour aller à la périphérie », de chercher l’évidence là où elle n’est pas évidente. Pour beaucoup des acteurs qui ont travaillé avec lui, tel Guillaume Gallienne, Alain Françon est un maître. Ce terme de maître n’est certainement pas à son goût mais sa trajectoire et ses propos, tels qu’Odile Quirot a su les saisir, sont bien ceux d’un personnage exceptionnel au pays de la mise en scène.

Alain Françon, la voix des textes, histoires et entretiens par Odile Quirot, Actes Sud, collection « Le Temps du théâtre » dirigée par Georges Banu et Claire David, 192 pages, 17 euros.

Photo Michel Corbou.

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