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Critiques / Théâtre

Agatha de Marguerite Duras

par Gilles Costaz

Cérémonie de l’inceste

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Avec Agatha Duras revient à l’un de ses thèmes les plus secrets et les plus obsédants : l’inceste entre un frère et une sœur. Dans cette pièce de 1981, comme dans les autres pièces passionnelles de l’écrivain, ceux qui se sont aimés se retrouvent ; ils se rappellent ce qu’ils ont vécu et sont dans une sorte d’enchantement suspendu. Mais, là, ils sont nés d’une même mère, ce qui ne change rien à la nature de l’amour mais le confronte à la pensée inévitable du tabou. La sœur, Agatha, est mariée. Lui aussi a fait sa vie. Mais le lien qui les a unis dans leur jeunesse est intact. Dans une maison inhabitée, au bord de la mer, ils en évoquent, en ressentent, en célèbrent la brûlure, une dernière fois sans doute, avant de se séparer. L’amour les frappe et les bouscule dans le rythme du ressac de la mer.
« Il y a là un homme et une femme, écrit Duras. Ils se taisent. On peut supposer qu’ils ont beaucoup parlé avant que nous les voyions. Ils sont très étrangers au fait de notre présence devant eux. Ils sont debout, adossés aux murs, aux meubles, comme épuisés. Ils ne se regardent pas. Dans le salon il y a deux sacs de voyage et deux manteaux mais à des endroits différents. Ils sont donc venus là séparément. Ils ont trente ans. On dirait qu’ils se ressemblent. La scène commence par un long silence pendant lequel ils ne bougent pas. Ils se parleront dans une douceur accablée, profonde. »
Dans un très beau décor de Marion Thelma – un salon à l’élégance fatiguée où un lustre et des fauteuils sont à terre -, Hans Peter Cloos entreprend d’aller au plus loin dans les mystères de la pièce, de dépasser l’habituelle cérémonie immobile et de donner corps à des fantasmes qui ont peut-être trouvé leur expression concrète dans le passé des personnages et qui, en tout, se mettent subitement à prendre forme. C’est ainsi que la jeune femme couvre de savon le corps de son frère et rase sa pilosité. C’est ainsi que le frère s’habille en femme (en danseuse, avec un tutu) comme pour rejoindre sa partenaire dans la féminité. C’est ainsi qu’ils sont tous deux, souvent, délestés de leurs habits de ville pour partager, en sous-vêtements, une proximité d’amants prêts à l’amour. Racontée ainsi crûment (et nous ne rapportons pas tous les gestes !), l’interprétation peut sembler sans élégance et trop explicative, mais tout est cérémoniel. La sexualité est toujours en jeu dans une transcription symbolique et dans une mise en référence conceptuelle avec les interdits sociaux. Quand Agatha porte le bustier de sa mère, c’est précisément sans crudité et dans un érotisme chargé de mémoire et d’une transgression toute intellectuelle.
Il y a certainement trop de signes dans cette mise en scène qui utilise aussi des projections (sont-ce des extraits d’un film de Tarkovski ?) et fait intervenir, ponctuellement, des micros et la caméra qui renvoie en direct l’image des acteurs – ce qui commence à devenir la tarte à la crème de certaines mises en en scène folles de technique. Mais l’ensemble est soigné, fouillé, intrigant, troublant. Cloos tente et réussit un alliage imprévu avec ses deux excellents acteurs. L’un joue un jeu prosaïque, tout à fait contraire à la traditions durassienne : c’est Florian Carove qui articule de façon saccadée et compose, avec un bonheur goulu, une sorte d’homme oriental qui s’enroule voluptueusement dans son bien-être. L’autre passe par l’intériorité et l’art de distiller les mots : c’est Alexandra Larangot, dont c’est la première apparition dans le théâtre professionnel et qui est, à n’en pas douter, une révélation. Elle est à la fois dans le secret et la présence, proche et lointaine à la fois, transformant les tourments du rôle en un chant de tout l’être. Parfois, l’on se demande si Hans Peter Cloos ne pense pas plus à Genet qu’à Duras, mais il y a de l’audace et du neuf dans cette vision-là.

Agatha de Marguerite Duras, mise en scène de Hans Peter Cloos, décor de Marion Thelma, costumes de Marie Pawlotsky, lumière de Nathalie Perrier, vidéo de Matti Dolleans, 
musique de Pygmy Johnson, assistanat de Clémence Bensa, avec Alexandra Larangot et Florian Carove.

Café de la Danse, tél. : 01 47 00 57 59, jusqu’au 7 octobre. 


Photo Lot.

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