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Critiques / Festival

Adieu Monsieur Haffmann de Jean-Philippe Daguerre

par Gilles Costaz

Un désir de paternité sous l’occupation

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Jean-Philippe Daguerre s’était surtout affirmé comme metteur en scène. Les spectacles de son Grenier de Babouchka ont toujours parfaitement mis en valeur les classiques (Cyrano de Bergerac, Le Malade imaginaire, Les Fourberies de Scapin,toujours à l’affiche ou en tournée) et les modernes (Clérambard). Mais on ne connaissait pas l’auteur, sinon à travers l’adaptation de récits pour la jeunesse. Voilà que Daguerre auteur frappe un grand coup avec Adieu Monsieur Haffmann,une pièce qui nous ramène au temps de l’occupation et s’inspire d’une histoire vraie. En 1942, un bijoutier juif, M. Haffmann, qui estime beaucoup son principal employé, celui qui dessine les pièces d’orfèvrerie, propose à celui-ci de lui donner sa boutique. En compensation, il le cachera et le nourrira dans la cave. La proposition ne peut pas être refusée : les deux hommes s’estiment et sont liés d’amitié. Mais le jeune artisan, qui est marié, accepte à condition d’obtenir d’Haffmann un don supplémentaire : celui de son sperme. Ne parvenant pas à avoir d’enfant, il attend d’Haffmann qu’il ait un ou plusieurs rapports sexuels avec son épouse jusqu’à ce qu’une grossesse se produise. Dès lors, la vie du trio se déroule dans une série d’angoisses : que la cache soit repérée un jour ou l’autre, que le contact sexuel (qui n’enchante guère l’épouse) ne produise pas l’effet espéré, que le magasin tienne ou ne tienne pas sa route dans ce contexte de l’occupation. Tout semble bien évoluer, mais le client qui vient faire les achats les plus coûteux à la bijouterie est Otto Abetz, l’ambassadeur d’Allemagne, un proche d’Hitler, chargé notamment de faire main basse sur les richesses picturales de la France. Dès lors, comment garder son âme ? Peut-on pactiser avec le mal ? Comment ne pas trahir celui qui vous a tout donné ? Comment aimer l’enfant d’un autre ?
Ce pourrait être scabreux, ce pourrait être manichéen, ce pourrait être ambigu. Daguerre évite tous ces pièges et construit un récit solide, inattendu, très humain, qui s’achève par une grande scène dont les éléments comiques et romanesques sont étincelants. Dans un décor gris, où se juxtaposent différents lieux, l’atmosphère de silence, de secret et de danger est fort bien mise en place. Dans ce temps qui passe lentement pour les personnages et sans lenteur pour le spectateur, on retrouve Daguerre metteur en scène qui a le sens des tempos, tout en sachant passer des moments suspendus à la plénitude de l’action. Gregori Baquet incarne le jeune bijoutier en grand acteur sachant donner à un comportement apparemment quotidien tous ses arrière-plans. Alexandre Bronstein campe excellemment le bijoutier, dont il dessine la peur discrète et la pudeur. Julie Cavanna, en épouse placée dans des situations périlleuses, alterne habilement l’effacement et la présence tout entière. Franck Desmedt est un Otto Abetz bien déplaisant, donc idéalement croqué par son interprète ! Enfin, en femme d’Abetz plus hitlérienne que son hitlérien de mari, Charlotte Matzneff fait une prestation absolument réjouissante. Cette page d’Histoire, dont on aime le message fraternel, a le plus parfait dosage de la profondeur et de l’humour satirique.

Adieu Monsieur Haffmann de et mis en scène par Jean-Philippe Daguerre, collaboration artistique de Laurence Pollet-Viollard, décor de Caroline Mesme, musique d’Hervé Haine, lumière d’Aurélien Amsellem, costumes de Virginie Houdinière, avec Gregory Baquet, Alexandre Bonstein, Julie Cavanna, Franck Desmedt, Charlotte Matzneff.

Atelier Théâtre actuel, Avignon, 17 h 20.

Photo DR.

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