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Portraits / Disparition

Adieu Brigitte Engerer

par Christian Wasselin

La plus russe des pianistes françaises vient de nous quitter après nous avoir enchantés.

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Nous sommes tous mortels, et c’est pour cette raison que nous aimons la musique, elle qui ne meurt pas, elle qui nous fait entrevoir la transcendance et l’éternité. Comme l’écrivait Cioran, la musique est « l’absolu saisi dans le temps, mais incapable d’y demeurer, un contact à la fois suprême et fugitif. Pour qu’il demeure, il faudrait une émotion musicale ininterrompue. La fragilité de l’extase mystique est identique. Dans les deux cas, le même sentiment d’inachèvement, accompagné d’un regret déchirant, d’une nostalgie sans bornes. »

Pourtant, il y a des êtres humais qui paraissent immortels : la pianiste Brigitte Engerer faisait partie de ceux-là. Elle jouait tellement, elle jouait tellement bien, elle jouait avec un tel plaisir, qu’on s’était peu à peu fait à cette idée : Brigitte Engerer jouera jusqu’à la fin. Mais voilà, justement, il y a la fin : Brigitte Engerer vient de mourir, le 23 juin dernier, des suites d’un cancer. Elle était âgée de cinquante-neuf ans. Elle avait d’abord étudié dans la classe de Lucette Descaves au Conservatoire de Paris (un premier prix à quinze ans), puis avait été lauréate du Concours Long-Thibaud en 1969, ce qui lui avait permis de se perfectionner au Conservatoire de Moscou en compagnie de Stanislas Neuhaus. Elle était restée neuf ans dans cette institution, si bien qu’on ne savait plus trop si Brigitte Engerer était une pianiste russe née en France ou une pianiste française née en Russie. En réalité, elle était née à Tunis, le 27 octobre 1952.

Mineur, majeur

Brigitte Engerer a donc joué jusqu’à la fin, après avoir été invitée partout, après avoir enregistré sans compter, comme on aime sans compter. Lors de son dernier concert, le 12 juin dernier, au Théâtre des Champs-Elysées, en compagnie de l’Orchestre de chambre de Paris (nouveau nom de l’Ensemble orchestral de Paris), elle était apparue en s’appuyant sur une canne. Mais elle avait choisi de jouer le Concerto de Schumann, une merveille de virtuosité tendre, de poésie fougueuse, d’effusion mélancolique, de nostalgie enflammée. Un concerto idéal pour une pianiste qui jouait avec son corps autant qu’avec son esprit. Car il y avait en elle ce qu’un chef (de cuisine), également fin mélomane, appelait avec justesse « un grand appétit de piano doublé d’un goût du piano non moins grand ».

Brigitte Engerer pratiquait le concert et le récital, mais aussi cette discipline qui s’appelle la musique de chambre, où le pianiste n’est plus soliste (ni face à lui-même, ni face à l’orchestre), où il doit faire corps avec l’autre (s’il s’agit d’une sonate pour piano et violon par exemple) ou avec les autres (s’il s’agit d’un trio, d’un quatuor, etc.). Le violoncelliste Henri Demarquette et l’altiste Gérard Caussé, parmi tant d’autres, faisaient partie de ses partenaires favoris, mais on pourrait citer également un autre pianiste, Boris Berezovski, car Brigitte Engerer aimait aussi jouer à quatre mains ou à deux pianos.

D’elle, il nous restera le visage d’une femme souriante, qui était devenue rieuse malgré la maladie, et une discographie abondante dont on retiendra l’œuvre pour quatre mains et pour deux pianos de Rachmaninov (avec Oleg Maisenberg), la Sonate pour alto et piano de Chostakovitch avec Gérard Caussé, la version pour deux pianos du Requiem allemand de Brahms avec Boris Berezovski et le Chœur Accentus.

Brigitte Engerer avait eu deux enfants, dont un avec l’écrivain Yann Queffélec. Le Festival de La Roque d’Anthéron, dont elle était l’une des habituées, lui rendra hommage au cours de sa prochaine édition. (A écouter également : une soirée spéciale, le mardi 26 juin à partir de 20h, sur France Musique.)

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