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Critiques / Opéra & Classique

ALEKO et FRANCESCA DA RIMINI de Sergueï Rachmaninov

par Caroline Alexander

Quand la musique de l’âme russe transforme les trios des vaudevilles en tragédies métaphysiques

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Le mari, la femme et l’amant… Le trio préféré des vaudevillistes peut aussi engendrer des tragédies métaphysiques. A Nancy, l’Opéra National de Lorraine en révèle deux magnifiques échantillons, pratiquement inconnus des répertoires, deux histoires qui se ressemblent composées par le russe Sergueï Rachmaninov (1873-1943) dans sa prime jeunesse.

C’est décidément une vocation de la maison nancéenne de nous entraîner sur des sentiers non balisés vers des découvertes captivantes. Après Weinberg (Le Portrait), Zemlinsky (Le Nain – La Tragédie Florentine -le Roi Kandole), Korngold (La Ville Morte), Britten (Owen Wingrave) autant de raretés (voir WT 846, 993, 1274, 2777, 3731, 4306)…), voici donc deux courtes œuvres lyrique d’un compositeur qui ne fut pas un spécialiste de l’opéra, mais un génie nourri de Tchaïkovski et des musiques de ses compatriotes contemporains comme Chostakovitch, Borodine, Glinka ou Stravinsky. Sa renommée internationale est née de ses œuvres orchestrales, concertos pour piano, préludes, œuvres symphoniques, rhapsodies – dont la célèbre Rhapsodie sur un thème de Paganini.

A 19 ans, encore élève du Conservatoire de Saint Pétersbourg, le jeune Sergueï n’a peur de rien et s’attaque d’emblée au genre opéra, à partir d’une histoire inspirée du poème de Pouchkine Les Tziganes qu’il met en musique en 17 jours et qu’il signe avec le librettiste Nemirovitch Dantcheko (futur cofondateur avec Stanislavski du Théâtre Académique de Moscou) sous le titre Aleko . Ce chant funèbre d’un amour maudit est aussitôt adoubé puis créé en 1893 au Bolchoï. La basse Chaliapine lui prêtera sa voix dix ans plus tard, quand Rachmaninov retendra le fil du lyrique avec deux opéras en un acte, le Chevalier ladre, fable sur l’avarice toujours d’après Pouchkine et Francesca da Rimini tiré cette fois de la Divine Comédie de Dante. Une autre histoire d’ amour impossible où, comme chez Pouchkine, le mari jaloux devient l’assassin des amants adultères. Sur un livret de Modeste Tchaïkovski, le frère de Piotr Ilitch, ce sera sa dernière incursion dans l’opéra, mais elle laisse des traces qui aujourd’hui encore font rayonner leur magie musicale et dramatique.

Aleko et Francesca da Rimini progressent sur le même fil conducteur : un couple mal assorti : mari trop vieux ou mari difforme, une épouse trop jeune , en quête d’amour qui le trouve hors mariage. C’est un jeune tzigane pour Zemfira l’épouse d’Aleko et pour Francesca, c’est Paolo le frère de son époux Lanceotto Malatesta.

Décor unique à variations multiples

Relier les deux œuvres en une seule soirée découle d’une sorte de bon sens. Le metteur en scène roumain Silviu Purcarete qui, sur cette même scène, avait ébloui avec le rare Artaserse de Vinci, (voir – 7.11.2012 -WT 3490 ) aime promener les symboles. Il a confié à Helmut Stürmer son scénographe la conception d’un décor unique à variations multiples autour d’un ancrage commun. Une structure métallique aérée suggère pour Aleko un campement de gitans nomades, avec roulottes, caravanes et voitures, acrobates, jongleurs, ours dressé. Un décor qui, quand le rideau se lève sur Francesca da Rimini, se resserre en géhenne nocturne où errent ce qui reste des morts, leurs squelettes, ossatures mobiles qui continuent à copier les poses et les gestes des vivants. Des détails, costumes ou personnages, du premier rebondissent dans le second comme une sorte de ponctuation : on revoit passer les robes de gitanes, l’ours dressé, les Pierrots acrobates, le géant sur échasses, le nain et l’apparition de la 2CV décapotable où les amants d’Aleko ont pratiqué leurs ébats et qui vient, comme un plan fixe de cinéma, conclure le spectacle.
En camaïeux de noirs, de gris, de blancs, parsemés de taches colorées (la roulotte d’Aleko, les tapis d’Orient de Francesca da Rimini), le décor s’ouvre et se referme sur des escaliers, des bouches d’égout, des miroirs. Un ventilateur géant fait tourner ses hélices et leurs ombres par-dessus les têtes et les actions. En surveillance ou en avertissement tandis que les amours adultères sont contées à la façon de flash back.

Des chœurs omniprésents, de longs intermèdes musicaux prévus pour des ballets – danse des femmes, danse des hommes – sont métamorphosés en numéros de clowns et d’acrobates, un pas de deux devient le duo burlesque entre l’ours et l’arlequin noir et blanc, L’épopée de Francesca da Rimini, on le sait, a inspiré peintres, sculpteurs, poètes et compositeurs dont Ambroise Thomas ou Riccardo Zandonai dont on a pu voir une production (malheureuse) à l’Opéra de Paris (voir WT 2666)). Dante, guidé par l’ombre de Virgile, visite les Enfers pour y observer les souffrances réincarnées en boucle de Lanceotto Malatesta, maître de Rimini et époux infortuné - de Francesca qui aime et est aimée du fringant Paolo.

Alexander Vinogradov rayonnant en tête d’une distribution de haut vol

Rani Calderon à la tête de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, saisit toutes les nuances et couleurs de ces partitions chauffées de passion. Son lyrisme flamboyant couvre parfois les voix, notamment dans le duo des amants de Francesca da Rimini, mais dans l’ensemble tous les pupitres sont parfaitement ajustés en belle harmonie. Les distributions, homogènes, cohérentes, sont dominées par les performances de la jeune basse russe Alexander Vinogradov découvert sur ce même plateau il a peu dans Nabucco de Verdi (voir WT 4393 du 28 novembre 2014). Annoncé souffrant au soir de la première, il stupéfie par sa présence à la fois puissante et fragile (il est jeune et, mince, beau gosse à l’opposé des personnages qu’il incarne), par son timbre d’ébène lustrée et sa projection parfaitement calibrée. A le voir et à l’entendre dans les deux grandes arias d’Aleko et Malatesta, on reste chevillé d’émotion. A ses côtés on retrouve, pour Zemfira et Francesca, la soprano Gelena Gaskarova qui fut ici même une Iolanta de haut vol (voir WT 3731 du 4 mai 2013), son medium est toujours aussi ample, mais ses aigus voltigeurs ont pris un peu d’acidité et son legato n’est pas toujours en équilibre. Les rôles secondaires sont bien servis, les deux ténors ont de la vaillance et de belles clartés, Suren Maksutov, pour la première fois en France révèle en jeune Tzigane (puis en Dante) des dons qui ne demandent qu’à s’épanouir tandis que qu’Evgueni Liberman/Paolo avec son un timbre raffiné mais un peu mince de volume ne réussit pas toujours à s’imposer dans le duo avec Francesca souvent noyé par la musique. Svetlana Lifar, Miklos Sebestyen, respectivement en vieille et vieux Tziganes, Igor Gnidii, un ancien de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, en Virgile exécutent des parcours sans faute. Les chœurs omniprésents, d’abord en décalage dans leurs premières interventions – comme dans Nabucco -, finissent par retrouver leur unité et cohérence.

Bref, la découverte fut belle. Pour les mélomanes et fans du lyrique, le voyage à Nancy s’impose.

Aleko et Francesca da Rimini de Sergueï Rachmaninov, livrets de V. I. Nemirovitch-Dantcheko et Modeste Tchaïkovski , orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Rani Calderon, chœurs de l’Opéra National de Lorraine, direction Merion Powell, mise en scène Silviu Purcarete, décors et costumes Helmut Stürmer, chorégraphie Karel Vaneck, lumières Jerry Skelton. Avec Alexander Vinogradov, Gelena Gaskarova, Suren Maksutov, Evgeni Liberman, Miklos Sebestyen, Svetlana Lifar, Igor Gnidii .

Nancy, opéra national de Lorraine , les 6, 10, 12 février à 20h, les 8 et 15 février à 15h.

03 83 85 33 11 – www.opera-national-lorraine.fr
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