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Critiques / Théâtre

A NU d’après le film de Sidney Lumet

par Marie-Laure Atinault

Défendre la démocratie, au risque de se perdre ? Un spectacle coup de poing !

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Les USA ont connu avec le 11 septembre un bouleversement dans leurs certitudes. Jusqu’alors les américains ne connaissaient que la guerre d’exportation. Ils allaient en « libérateurs » faire la guerre en Europe, s’embourber au Vietnam, traquer les barons de la drogue en Amérique latine et défendre la démocratie partout où il y a du pétrole. Ils n’avaient pas connu l’occupation, la violation de leur sol, les exactions d’une armée ennemie. Avec l’effondrement des tours c’est une agression du sol américain, la mort de civils innocents. Le ver est dans le fruit. Chaque voisin est suspect, l’étranger est porteur d’idée dangereuse pour le sol souverain.

Qui est le bon, qui est la méchante ?

Une femme est introduite dans un bureau. Sa tête est recouverte d’une cagoule. Un militaire chinois vient l’interroger. La femme est de race blanche, européenne. Pour elle c’est un enlèvement arbitraire. Pour le militaire c’est une arrestation préventive. Elle veut avertir sa famille, son ambassade, un avocat. L’impénétrable et courtois militaire ne peut s’empêcher de sourire. Où se croit-elle. Elle est une souris prise au piège. Et son interlocuteur, un chat qui va jouer avec elle. Il faut qu’elle avoue. Mais avouer quoi ? Dénoncer qui ? Les certitudes, le bon droit, les droits de l’homme n’ont pas cours ici.
Un homme est introduit sans ménagement dans un bureau. Sa tête est recouverte d’une cagoule. Une femme vient l’interroger. Sanglée dans un tailleur pantalon strict, l’agent de la CIA sera sans pitié. L’homme est d’origine arabe. Après le 11 septembre c’est en soit un cas aggravant. Il s’insurge, demande un avocat, son ambassadeur. L’agent sourit de la naïveté de l’homme. Où se croit-il ? Il faudra bien qu’il avoue. Son job c’est faire avouer. Elle fera tout pour ça. Peu importe les moyens. Son métier c’est faire craquer, avouer, faire signer des aveux. La torture morale et physique, distiller le froid et le chaud.

Qu’elles soient en Chine ou aux USA, ces cellules secrètes d’interrogatoires intensifs des présumés coupables bafouent toutes les lois internationales au nom de la défense de la nation. Bien sûr elles n’existent pas, tout comme Guantanamo.

Marc Saez, en voyant le film de Sidney Lumet, « Strip Search » est frappé par le potentiel théâtral du scénario de Tom Fontana. Le scénariste de la série les Borgia a crée un climat où les consciences sont bouleversées, où l’interrogation sur la raison d’état est posée sans complaisance. L’homme et la femme sont montrés alternativement sur la scène. Mais les deux interrogatoires sont exactement les mêmes. Cette juxtaposition est passionnante sur la perception que l’on peut avoir d’un événement. En effet certains spectateurs ne se rendent pas compte que le dialogue est le même, car elles sont influencées par le contexte géographique. L’interrogatoire mené par le militaire chinois est de prime abord mis dans la catégorie, dictature et abolition pure et simple des droits de l’homme. Par contre la femme de la CIA malgré sa dureté, porte le nouveau monde, même si le mythe du rêve américain est bien émoussé, bénéficie d’une certaine sympathie. Qui ne dure pas. Les deux interrogatoires diffèrent par la forme, par les intonations, par la gestuelle qui s’apparente à une chorégraphie perverse entre l’esclave et le maître, entre le condamné et son pseudo sauveur. Face au pouvoir armé, à l’autorité, l’humain s’émousse bien vite, la peur, l’isolement, le dénuement de tous les colifichets sociaux. Les remparts de la raison et des convictions s’écroulent. A nu, complètement dépouillé, complètement affaibli, prêt à avouer n’importe quoi, pourvu que cela cesse. Mais jusqu’à quand ?

A nu est un spectacle coup de poing, qui fait toucher au plus profond de l’intime, de notre conscience la fragilité de l’humain. Après l’emphase du début et du discours politique, lorsque le drapeau américain s’écroule pour nous laisser voir le plateau avec ces deux espaces de confinement et de douleur, le huis clos devient vrillant. Chacun se met dans la peau du prisonnier soit de l’homme, soit de la femme. Personne n’est à l’abri d’une arrestation arbitraire. Isolé, apeuré, torturé, en prenant conscience qu’ils sont coupé du monde, que les reflexes démocratiques, que la loi n’a pas cours dans cette prison qui officiellement n’existe pas, le désespoir s’installe. Les spectateurs suivent captivés cet oratorio pour un bourreau et un innocent ? Marc Saez n’a pas recherché les effets dans sa mise en scène, il s’est mis au service d’un texte. Les lumières de Christian Mazubert habillent chaque univers carcéral nous faisant froid dans le dos. Il a réuni quatre comédiens formidables, Pascale Denizane et Anatole Thibault que l’on déteste de tout notre cœur, Helmi Dridi et Véronique Picciotto que l’on aimerait secourir. Véronique Picciotto interprète la jeune femme aux mains de l’officier chinois, elle touche chacun de nous au plus profond de nos cœurs. Belle, émouvante, fragile, sa composition est de celle que l’on n’oublie pas. Son visage douloureux nous accompagne longtemps après. Une très grande comédienne !

A nu est un spectacle bouleversant, généreux, courageux.

A NU Adaptation et mise en scène Marc Saez d’après le film de Sidney Lumet écrit par Tom Fontana
Avec, Véronique Picciotto, Pascale Denizane, Helmi Dridi, Anatole Thibault
Vingtième Théâtre du mercredi au samedi 19h30 et le dimanche 15h
Jusqu’au 20 Avril 2014

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