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Critiques / Opéra & Classique

À Londres en compagnie de Berlioz

par Christian Wasselin

Le Festival de La Côte-Saint-André vient de nous rappeler combien Berlioz avait souvent tourné les yeux et les oreilles du côté de l’Angleterre.

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« SUBIACO EST UN SALLE VILLAGE dédié à saint André (second point de ressemblance avec la Côte) », écrit Berlioz le 10 juillet 1831. Il est à cette époque en Italie et n’éprouve que peu de nostalgie pour sa ville natale. Pourtant, près de deux siècles plus tard, chaque année à la fin du mois d’août, La Côte-Saint-André fête l’enfant du pays, celui qui y a vécu de sa naissance en 1803 jusqu’à l’automne 1821, date à laquelle le jeune Hector est parti pour Paris afin d’étudier la médecine – et de se passionner définitivement pour la musique, au point de devenir le compositeur que l’on sait.

Le Festival de La Côte-Saint-André, qu’a repris avec succès Bruno Messina en 2009, est une manifestation assez prodigue, où Berlioz n’entre que pour une part et où les thèmes choisis sont l’occasion de digressions artistiques qui attirent un public ravi. Cette année : « Berlioz à Londres au temps des expositions universelles », celle de 1855 qui eut lieu à Paris succédant à la première, en 1851, qui fut organisée à Londres et où Berlioz fut envoyé pour apprécier le travail des facteurs d’instruments français. Intitulé qui réunit en réalité deux thèmes, si bien qu’il fut possible d’entendre aussi bien le King’s Concert jouant Purcell et Britten qu’une reconstitution d’un récital donné par Liszt à Londres, un concert d’après La Tempête de Shakespeare, une intégrale des Quatuors londoniens de Haydn, ou encore des programmes inspirés par les concerts donnés à Londres par Berlioz. Sans oublier d’autres rendez-vous comme ce petit cycle « Sous le balcon d’Hector » donné dans le jardin de la maison natale du compositeur.

Chaque édition, également, est l’occasion d’une sorte de fête musicale hors du commun dépassant les limites habituelles du concert. Elles étaient deux cette année : un banquet et bal chinois en l’honneur des pavillons exotiques de l’Exposition, et une grande fête baroque avec feu d’artifice au château de Pupetières.

Une industrie florissante

L’un des attraits du Festival de La Côte-Saint-André est d’avoir attiré au fil des années des interprètes bousculant les habitudes, et d’avoir permis au chef d’orchestre François-Xavier Roth de fonder le Jeune Orchestre européen Hector Berlioz. Lequel, le 19 août, a donné un concert d’œuvres de Berlioz inspirées de Shakespeare avec la participation de Daniel Mesguich, François-Xavier Roth dirigeant six jours plus tard un autre concert sur le thème de l’exotisme, cette fois avec son orchestre Les Siècles.

François-Xavier Roth fait partie de ces artistes qui ont ancré le festival et ont permis à son directeur Bruno Messina de galvaniser des énergies tout en mettant à contribution des lieux attachants tels que le Musée Berlioz, installé dans la maison natale du musicien, qui accueille régulièrement des expositions et des conférences. Cette année, sur le double thème qu’on a cité, on a pu voir une imposante vitrine réunissant, grâce à la contribution d’un généreux collectionneur, des instruments d’audacieuse facture présentés à Londres en 1851 lors de cette fête « de l’industrie de toutes les nations du monde » qui exaltait le capitalisme alors en plein essor – mais aussi, en creux, le colonialisme sans lequel l’enrichissement des nations européennes eût été impensable. L’autre versant de l’exposition installée au Musée consistait en un grand nombre de documents illustrant toutes les inspirations britanniques de Berlioz, de Shakespeare à Byron. Costumes d’Harriet Smithson (la comédienne qui fut aussi la première femme du compositeur), Roméo et Juliette selon Deveria, etc., voilà des images que l’on connaît mais que l’on a toujours plaisir à retrouver, surtout lorsqu’un beau Naufrage de Pierre Joseph Wallaert, digne émule de Joseph Vernet, vient nous faire rêver de tempêtes musicales.*

Deux rendez-vous mémorables

Les derniers jours du festival ont été marqués par deux rendez-vous on ne peut plus exaltants avec de grands chefs berlioziens du moment : John Eliot Gardiner et Roger Norrington. Le premier, le 30 août, dirigeait une Damnation de Faust incandescente à la tête de son Orchestre révolutionnaire et romantique (sur instruments d’époque) et du Monteverdi Choir qu’il a fondé il y a une quarantaine d’années, formation idéale par la chaleur et la précision des exécutions, et par l’enthousiasme de ceux qui en font partie. Le ténor Michael Spyres, toujours fin musicien mais bien plus engagé dramatiquement que d’habitude, et le baryton Laurent Naouri, très en voix et loin de tout cabotinage, ont fait de ce concert un moment de ferveur, avec un Brander très bad boy en la personne d’Ashley Riches et une vingtaine de garçons chantant, tels des joueurs de rugby d’Oxford, le chœur d’étudiants qui clôt la deuxième partie de l’œuvre. Le tout avec une rigueur et une verve incomparables.**

On a eu envie aussi de crier d’enthousiasme à la fin d’une Symphonie fantastique comme seul Roger Norrington peut nous en offrir. Disposition instrumentale favorisant le relief instrumental (les contrebasses en ligne au fond de la scène, les quatre timbaliers situés par moitié de chaque côté de la scène, les trombones dialoguant avec les cors), contrastes dynamiques saisissants, cloches vraiment spectrales, micro-intentions nées de la familiarité du chef avec la participation et soulignant l’instabilité de la musique de Berlioz : l’Orchestre philharmonique de Radio France, qui connaît bien Norrington, était à la fête.

Une Captive sans voix

On citera encore, au chapitre des concerts du soir (donnés dans une structure désormais à demeure, d’une qualité acoustique très acceptable, le concert de l’Orchestre national de Lyon qui permit d’entendre Harold en Italie avec la toujours sensible Tabea Zimmermann, un peu tenue à l’écart par le chef Omer Meir Wellber (elle joua cependant La Captive sur son alto, en bis et en toute simplicité,) et celui de l’Orchestre de chambre de Paris emmené par l’excellent Douglas Boyd, l’un et l’autre ayant inscrit à leur programme une symphonie de Mendelssohn, que Berlioz aimait et admirait, et qui mourut le jour où l’auteur des Troyens mit le pied en Angleterre pour la première fois.

On ajoutera enfin, interprétée par Antoinette Dennefeld et l’Orchestre de chambre de Paris, un arrangement d’Irlande, cycle de mélodies avec piano de Berlioz orchestré ici par Arthur Lavandier pour voix soliste et orchestre. Berlioz s’est toujours dressé avec violence contre ceux qui mutilaient les partitions sous prétexte de les raccourcir ou de les améliorer, et il est aujourd’hui encore victime de ces pratiques lorsque tel chef ou tel compositeur lui fait l’aumône de son talent. Il s’agissait ici de tout autre chose, l’arrangement de Lavandier étant clairement présenté comme tel, de même qu’il arriva à Berlioz d’orchestrer par exemple Le Roi des aulnes de Schubert.

Berlioz arrangé, ce n’est plus Berlioz, mais il y avait là quelque chose comme un hommage ému qui nous a permis d’oublier un autre arrangement d’une œuvre de Berlioz, calamiteux cette fois, signé par le même Arthur Lavandier, qu’on préfère ne pas citer.

Illustration : le Crystal Palace, là où eut lieu l’Exposition universelle de 1851, vu par J. McNeven.

Festival Berlioz, La Côte-Saint-André (Isère), du 18 août au 3 septembre 2017.

* Cette exposition a aussi été rendue possible grâce à la contribution de Monir Taieb et Michel Austin, qui ont eu un beau jour l’idée lumineuse d’imaginer un site entièrement consacré à Berlioz, aujourd’hui d’une richesse incomparable (www.hberlioz.com).
** John Eliot Gardiner ouvrira la saison des spectacles du Château de Versailles, le dimanche 8 octobre, avec les Vêpres de la Vierge de Monteverdi.

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